Costaud comme les gars de Malabar

Costaud comme  les gars de Malabar

Quand un homme est costaud et baraqué, on dit parfois que c’est une armoire à glace, en référence au mobilier massif et solide de nos grands-mères. On dit aussi que c’est un malabar, costaud comme les hommes de Malabar, dans le sud de l’Inde.

 

L’histoire commence dans l’Océan indien, et plus précisément à l’île de La Réunion. L’île appartient à la France et, au fil des siècles, les Français ont profité de son climat tropical pour y cultiver du café, de la canne à sucre et de la vanille. Mais autrefois, au XVIIe ou au XVIIIe siècle, les Français ne mettent pas directement la main à la pâte. Ils recourent au travail des esclaves.

En 1794, après la Révolution, les hommes étant désormais libres et égaux, la France décide d’abolir l’esclavage dans ses colonies. On estime que 250.000 esclaves devraient ainsi être affranchis. 

 

Cependant, des voix se font immédiatement entendre : cette décision va ruiner les colonies et mettre en danger la prospérité de la France. L’abolition n’a pas le temps d’être partout appliquée qu’elle est déjà abrogée, par Napoléon.

 

Il faut attendre 1848 pour que la France décide définitivement d’abolir l’esclavage. Le décret d’abolition porte la signature d’Alphonse de Lamartine. En effet, en ces années-là, le poète est aussi ministre des Affaires étrangères.

 

L’abolition de l’esclavage bouleverse totalement l’organisation du travail dans les colonies. À La Réunion, on s’était moqué de la première abolition. Mais cette fois, les planteurs n’ont plus le choix. Ils doivent affranchir les 60.000 hommes qui, jusque-là, travaillaient comme esclaves. Du coup, la main-d’œuvre fait cruellement défaut. Il n’y a plus personne pour s’occuper des plantations. Il est évidemment possible d’engager comme ouvriers les esclaves devenus libres, mais cette solution ne convient à personne. Ni aux ex-esclaves, qui ne veulent plus avoir affaire à leur ancien maître, ni surtout aux maîtres, les propriétaires terriens, habitués à une main-d’œuvre docile, bon marché… et qui ne veulent rien changer.

 

Des ouvriers indiens pris au piège

 

Les Français de La Réunion font appel à des volontaires qui accepteraient de travailler à leurs conditions, et ils engagent des Indiens. La plupart d’entre eux viennent du sud-ouest de l’Inde, une région qui a pour nom ‘la côte de Malabar’. Les populations y vivent assez pauvrement et la perspective d’un emploi tente beaucoup d’hommes. D’autant qu’on leur promet un contrat à durée déterminée, généralement trente-six mois au terme desquels ils pourront rentrer.

 

On assiste alors à une arrivée massive d’Indiens à La Réunion. Rien qu’en 1849, l’année qui suit l’abolition de l’esclavage, pas moins de 11.000 Indiens débarquent sur l’île. Et comme ils viennent le plus souvent de la côte de Malabar, on les appelle ‘les malabars’.

 

Hélas, le travail dans les plantations ne ressemble pas exactement à ce qu’on leur a promis… Ils sont davantage considérés comme des esclaves que comme des ouvriers et, une fois leurs trois ans terminés, ils n’ont absolument pas les moyens de rentrer chez eux. Ils s’installent donc définitivement à La Réunion, et ils y font souche, au point de constituer aujourd’hui une part importante de la population de l’île.

 

 

Les pionniers, engagés pour travailler dur dans les plantations, étaient en général des gars bien baraqués. C’est probablement ainsi que le mot ‘malabar’ a pris le sens qu’on lui connaît désormais.
S’il s’est ensuite répandu, c’est grâce à une marque de chewing-gum créée à la fin des années 50. À l’époque, le Carambar connaît déjà un grand succès et il est possible que le nom Malabar ait été choisi pour sa consonance. « Quand y’en a marre, y’a Malabar », disait la pub. Le mot va ainsi s’imposer via les enfants, qui adorent les vignettes glissées dans l’emballage : les aventures de Mr Malabar, un héros bâti comme une armoire à glace…

 

Tout le monde a oublié que, à l’origine de ces malabars, il y a une terrible histoire d’esclavage.