Enguerrand de Marigny, le juste retour des « maléfices »

Enguerrand de Marigny, le juste retour des « maléfices »
Enguerrand de Marigny

Un pendu se balance

En ce matin printanier du 30 avril 1315, un nouveau pendu vient se balancer au gibet de Montfaucon et y restera, se décharnant au gré des saisons, pendant deux ans. Cette dépouille piquée des corbeaux, cette guenille d’être humain fut cependant de son vivant l’un des hommes les plus influents du royaume de France et aussi l’un des plus unanimement haïs : Enguerrand de Marigny, ancien « ministre des Finances » du défunt roi de France Philippe IV le Bel. Avec Nogaret, il avait aidé Philippe le Bel à dépouiller Juifs et Templiers. Il s’était fait l’instrument du roi lorsque Philippe le Bel avait dévalué la monnaie et levé des impôts écrasants. Il était puissant et riche, il avait placé des membres de sa famille à bien des postes lucratifs.

 

Un bouc émissaire

Au cours de son règne, Philippe IV le Bel (1268-1314) avait toujours eu tendance à s’entourer de conseillers spécialisés, fussent-ils même issus de la bourgeoisie ou de la petite noblesse. Ce monarque autoritaire et souvent dénué de scrupules se défiait de la haute noblesse et souvent n’avait cure des avis des membres de sa famille. Parmi ceux-ci, son frère cadet Charles de Valois (1270-1325) cachait mal son dépit et sa hargne pour les conseillers royaux. À plusieurs reprises, Charles avait accusé Enguerrand de Marigny de recevoir des pots-de-vin et de se montrer secrètement déloyal à la couronne. Philippe le Bel avait réfuté ses accusations. D’autre part, si les Hospitaliers lui savaient gré d’avoir intercédé avec succès auprès du pape afin que leur soit concédée une part des biens des Templiers, d’autres ordres religieux étaient hostiles au roi. Quant au peuple, toujours prompt à vénérer un roi et à lui pardonner, il imputait à l’influence d’Enguerrand la fiscalité écrasante qui pesait sur tous les gens du commun. Enguerrand de Marigny avait conscience de la haine qu’on lui vouait. Il avoua un jour à Philippe le Bel qu’il souhaitait ardemment mourir avant le roi. Le sort en décida autrement.

Philippe IV le Bel

Sordide querelle à la cour

Louis X le Hutin (1289-1316) succéda à Philippe le Bel en 1314. C’était un jeune homme de vingt-cinq ans au caractère bien moins trempé que celui de son défunt père. Son oncle Charles de Valois, qui s’était posé en chef de file de la haute noblesse frustrée, obtint immédiatement un grand ascendant sur le nouveau monarque. Il se trouva que l’argent vint à manquer pour les fastes du couronnement de Louis le Hutin. Charles de Valois, devant le roi et toute la haute noblesse réunie à Vincennes, fit comparaître Enguerrand de Marigny le sommant de rendre compte de sa gestion des finances du royaume. Le conseil tourna rapidement à la bagarre quant Charles de Valois accusa Marigny de fraude et concussion et que l’ancien bras droit de Philippe le Bel lui retourna ses accusations. Charles de Valois tira sa dague et aurait embroché Marigny (peut-être pour le réduire au silence ?) sans l’intervention de l’assistance.

 

Un roi trop bon

Une fois les deux protagonistes séparés, Louis le Hutin et ses deux frères exigent que Marigny leur expose la raison pour laquelle les caisses de l’État sont vides. L’accusé se justifie en invoquant les dépenses de guerre et de gestion difficile de la France. Il maintient qu’il n’a fait que suivre les ordres de Philippe le Bel, de n’avoir agi qu’avec son aval même s’il concède que parfois, il a été « couvert » a posteriori par l’autorité royale. Charles de Valois convainc Louis le Hutin de faire arrêter l’ancien ministre des Finances. Enguerrand se retrouve prisonnier au Louvre puis, ironie du sort, à la future prison du Temple. Ensuite, Charles de Valois parvient à mettre sous écrou toute une série de gens employés au Trésor et à les soumettre à la question. En outre, l’oncle du roi fait savoir que toute personne, quelle que soit sa condition, ayant des plaintes à formuler au sujet de Marigny sera écoutée. Marigny se trouve accablé des charges de détournement de fonds et de diverses graves malversations, voire d’intelligence avec l’ennemi. Louis le Hutin se montre assez benoît. Selon lui, il suffirait d’exiler Enguerrand de Marigny à Chypre, alors aux mains d’Henri  II, prince de la famille française des Lusignan.

 

Louis le Hutin

Le diable en dernier recours

La relative clémence de son royal neveu n’est pas du goût de Charles de Valois, qui attend sa revanche sur Enguerrand depuis trop longtemps. « Voilà que tout à coup vint aux oreilles dudit Charles le bruit que Jacques dit Delor, sa femme et son serviteur avaient, par des suggestions de la femme et de la soeur dudit Enguerrand et d’Enguerrand lui-même, fabriqué certaines images figurées, lesquelles devaient par sortilège procurer la délivrance d’Enguerrand, et jeter un maléfice tant sur le roi que sur Charles et sur d’autres personnes. Ce crime ayant été découvert, ledit Jacques, enchaîné dans un cachot s’étrangla de désespoir et sa femme fut brûlée » raconte Guillaume de Nangis, le chroniqueur. Charles de Valois affirma que l’on avait retrouvé les fameuses figures de cire toutes piquées d’aiguilles et ensanglantées. Dès lors que le diable s’en est mêlé (bien à propos en fait), les crimes de sorcellerie et de lèse-majesté priment sur tous les autres chefs d’accusation. Seule la mort peut mettre fin aux agissements sorciers d’Enguerrand de Marigny. S’il ne périt pas sur le bûcher, il n’en fut pas moins, humiliation suprême pour un personnage de haut rang, pendu haut et court à ce gibet de Montfaucon qu’il avait lui-même fait ériger et où périrent les victimes de sa politique.