Les sept lions de la Metro Goldwyn Mayer

Les sept lions de la Metro Goldwyn Mayer

C’est probablement le lion le plus célèbre du monde.

Sa carrière de star se perpétue depuis près d’un siècle sans donner le moindre signe d’essoufflement. Chacune de ses apparitions à l’écran ne dure pourtant qu’une poignée de secondes, mais cela aura suffi à lui valoir une notoriété impérissable. Jamais le roi des animaux n’aura été ainsi porté au pinacle. Il ne fallait pas moins que le roi des animaux pour devenir l’icône emblématique de l’une des plus importantes compagnies cinématographiques du monde, fleuron de l’univers hollywoodien : la Metro Goldwyn Mayer. Ce qu’on ne sait pas toujours, c’est que ce sont pas moins de sept lions différents qui se sont succédé au fil du temps dans ce rôle d’ambassadeur médiatique d’un empire du cinéma.

 

Une devise et un logo

En 1924, la « Metro Goldwyn Mayer », fraîchement constituée, se choisit pour premier patron un certain Marcus Loew, homme d’affaires très influent, déjà propriétaire de plusieurs salles de cinéma dans tous les États-Unis. Bien partie pour devenir le géant hollywoodien que l’on connaît, la nouvelle société se cherche une devise et un logo. La devise choisie – « Ars gratia Artis » (l’Art est la récompense de l’Art) – est inscrite sur le ruban déployé en forme de couronne autour du logo. Quant au logo lui-même, il s’imposa très vite. L’une des trois compagnies fondatrices, la Samuel Goldwyn, possédait déjà, depuis 1917, sa propre mascotte : un lion adulte, tout en chair et en muscles, affectueusement surnommé « Léo le lion ». Ce concept fit presque d’emblée l’unanimité.

 

Un lion qui ne rugit pas

Le premier lion qui fut enrôlé par la Metro, dès son inauguration en 1924, s’appelait Slats. Il apparut pour la première fois à l’écran en début de générique du film muet He Who Gets Slapped (Larmes de clown, en français). Bien sûr, Slats, pour ses débuts à l’écran, s’abstenait de rugir puisque le cinéma n’était pas encore sonore. Il se contentait de montrer son profil léonin en secouant paresseusement son impressionnante crinière, d’un air plutôt débonnaire. Slats tiendra sa place dans tous les génériques (en noir et blanc et muets) de la Metro Goldwyn jusqu’en 1928.

 

A-t-il dévoré son dompteur ?

Beaucoup de rumeurs circulèrent à l’époque sur les méfaits dont ce fauve se serait rendu coupable, mais il semble bien qu’aucune d’elles ne doive être prise au sérieux. On a raconté notamment qu’au cours d’un tournage dans un entrepôt, Slats, qui se tenait jusque-là calme et silencieux, posant sur son piédestal devant les caméras, se mit soudain à rugir et à donner des signes de nervosité. Deux cambrioleurs, qui avaient l’habitude de venir cacher leur butin dans ce hangar, s’étaient malencontreusement introduits dans le bâtiment au mauvais moment. Slats bondit de son tréteau et fit subir à l’un des malandrins un sort funeste, tandis que son comparse battait précipitamment en retraite pour tomber dans les bras des policiers, arrivés juste à temps pour le tirer d’un mauvais pas. L’histoire paraît cependant avoir été inventée de toutes pièces. Mais c’est le genre de canular que le maître du suspens, Alfred Hitchcock, aimait colporter, lui qu’on pouvait surprendre à l’occasion, assis tranquillement, cigare aux lèvres, devant la cage du fameux lion.

 

 

Jackie, le deuxième Lion

Silence, ça tourne !

 

Dès 1928, il fallut chercher un successeur à Slats, devenu trop vieux. Jackie fut choisi pour sa ressemblance avec son prédécesseur. Seul un public très attentif pouvait se rendre compte du changement. Mais ce rajeunissement de la mascotte coïncidait aussi avec un événement majeur dans le monde du septième art : l’avènement du cinéma parlant. Avec White Shadows in the South Seas (Ombres blanches, pour le titre français), le premier film sonore produit par la MGM, en 1928, Jackie devenait le premier lion à faire entendre son rugissement aux spectateurs. L’enregistrement eut lieu en studio à l’aide d’un gramophone, dans un studio complètement construit et aménagé autour de sa cage.

 

On raconte que ce premier enregistrement fut assez mouvementé, le lion démolissant d’un coup de patte tous les micros qu’on tendait vers lui. Ce ne fut pas non plus une mince affaire d’obtenir sur commande la prestation sonore pour laquelle on l’avait engagé. Le lion s’était tout d’abord contenté d’un faible grognement. Son dompteur dut le titiller un peu pour qu’il donne de la voix et produise enfin le rugissement souhaité. Mais il fallut encore un certain temps avant que le fauve daigne incliner la tête et montrer son meilleur profil à la caméra, car il s’agissait de cadrer son image au centre du ruban-logo portant la fameuse devise de la MGM. Tout ce travail de synchronisation et d’ajustage se révéla assez délicat.

 

Jackie, le lion le moins sage de la MGM, convoitant la chair fraîche de Greta Garbo lors d'une séance photos.

 

La carrière à l’écran de ce lion numéro 2 se prolongea quelque temps à titre posthume puisque Jackie apparut encore au générique de plusieurs films après avoir succombé à une crise cardiaque, en 1935, au zoo de Philadelphie où il avait pris sa retraite. Verdict de l’autopsie : excès de cholestérol.

 

Un lion chanceux : il survit à un crash aérien

Jackie, après 28 ans d’apparition à l’écran, avait pourtant bien mérité – de son vivant – le surnom de « Lion le chanceux » (« Leo the lucky »). Au cours d’un de ses nombreux déplacements, le petit avion qui l’emmenait de San Diego à New York s’écrasa en plein désert d’Arizona. Le pilote s’étant laborieusement extrait de l’épave put constater que le lion était miraculeusement indemne, toujours prisonnier de sa cage coincée dans la carlingue. Mais la chance de Jackie se manifesta à bien d’autres occasions. Il avait déjà survécu à deux collisions de train, au naufrage d’un bateau, à un tremblement de terre et à une explosion survenue dans un studio. Au cours de ses dernières prestations, qui coïncidaient avec l’apparition du cinéma en couleur (au début des années 30), une version provisoire de son logo fut colorisée de façon artisanale. Toutefois, l’avènement imminent du Technicolor obligera bientôt la Metro Goldwyn Mayer à remettre son logo au goût du jour et à lui donner de véritables couleurs.

 

Des lions qui ne font pas le poids

Dès 1927, Telly, le lion numéro 3, était entré à la MGM comme figurant ou doublure. Au cours de cette phase expérimentale que traversait le cinéma, il servira surtout à étalonner les premiers bouts d’essai en couleur sur pellicule bichrome. La diffusion de ce nouveau logo provisoire se limitera à quelques courts-métrages et dessins animés, jusqu’en 1932. Déjà, un quatrième lion (de remplacement), nommé Coffee, était engagé en alternance avec Telly pour prêter son image à des essais de colorisation plus poussés sur des pellicules trichromes. Mais la carrière de Coffee, comme celle de Telly, sera de courte durée, car, par manque de charisme, ni l’un ni l’autre ne réussira vraiment à s’imposer. C’est ce qui explique que les producteurs de la Metro recourront encore un bon bout de temps à l’ancien logo de (feu) Jackie, en noir et blanc ou couleur sépia. Seule nouveauté apportée par ces deux lions transitoires : ils accepteront de rugir trois et même quatre fois d’affilée, alors que Jackie, plus paresseux, se mettait à bâiller après son deuxième rugissement, estimant en avoir assez fait.

 

Enfin un lion qui rugit en Technicolor

Exit Telly en 1932 et Coffee en 1934. Place à Tanner, le numéro cinq, qui marquera d’une empreinte beaucoup plus forte son passage à la Metro. Tanner est le lion qui annonce les grosses productions en Technicolor et bientôt en cinémascope de la compagnie : il personnifie l’âge d’or du cinéma hollywoodien, avec des succès aussi retentissants que Le Magicien d’Oz, Autant en emporte le vent ou La Tunique. Tanner, dressé lui aussi par le dompteur Mel Koontz (le même que pour Jackie), passait pour un lion de mauvaise humeur, car il grognait presque tout le temps… sans qu’on le lui demande. Peut-être que le star-system ne lui convenait pas. Tous les lions ne rugissent pas forcément de plaisir. Tanner fit pourtant une carrière longue de 22 ans au sein de la Metro (de 1934 à 1956). Il avait fini par faire partie des meubles.

 

Un lion intérimaire

Le sixième lion engagé par la firme fut baptisé George. Signe distinctif : il avait une crinière beaucoup plus fournie que ses prédécesseurs. On enregistra avec lui deux clips différents pour les futurs génériques. Mais George ne devait pourtant assurer qu’un modeste intérim de figurant pendant un peu moins de trois ans, car il allait être rapidement éclipsé par l’acquisition d’un véritable seigneur de la jungle (jungle qu’il n’avait pourtant jamais vue !) : Leo le Lion, celui qui tient toujours la vedette à l’écran depuis janvier 1957 et qui se confond désormais avec la légende de la Metro Goldwyn Mayer.

 

Un lion pour l’éternité

Léo est né aux Pays-Bas, au zoo d’Arnhem. C’était le plus jeune lion jamais engagé par les studios de la MGM. Une bête magnifique, bien que sa crinière ait encore besoin de s’étoffer un peu, mais, avec lui, une sorte de boucle était bouclée. Son nom de « Léo » recouvrait et résumait désormais tous les lions ayant défilé sous les sunlights de la compagnie. C’était déjà, on l’a dit, le nom du premier lion-mascotte d’une des trois sociétés fondatrices de la MGM. Mais l’écho des rugissements de ces sept fauves successifs qui ont marqué l’histoire de la MGM résonnera encore longtemps au fond des salles obscures ou sur nos écrans de télévision, comme une marque de fabrique indélébile.

 

Restera pour les cinéphiles scrupuleux la petite histoire d’un logo qui aura subi au fil des années un certain nombre de retouches, qu’elles soient légères ou plus prononcées, entre versions muette, sonore, en noir et blanc, colorisée, en Technicolor, épurée, stylisée, numérique ou intégralement en 3D stéréoscopique.

 

L'évolution du logo de la Metro Goldwyn Mayer.

 

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