Quand la peste transforma les bateaux de Corbeil en corbillards

Quand la peste transforma les bateaux de Corbeil en corbillards

Certains n’ont jamais pris l’avion. D’autres, peut-être, ne voyageront jamais en bateau… Mais il est un véhicule que nous emprunterons tous – pour notre dernier voyage : le corbillard. Vous êtes-vous déjà demandé d’où venait ce nom étrange de ‘corbillard’ ? En espagnol, en italien, on parle de ‘voiture funèbre’. C’est logique. En néerlandais et en allemand, c’est une ‘voiture à cadavre’. Ça fait un peu froid dans le dos, mais c’est tout aussi logique. Alors qu’en français, il faut aller chercher du côté de Corbeil, une petite ville aux portes de Paris.

 

Corbeil – que l’on appelle aujourd’hui Corbeil-Essonnes –, est située à une trentaine de kilomètres au sud de Paris. C’est à Corbeil que l’Essonne se jette dans la Seine. Et c’est grâce à ce confluent que la petite localité s’est développée, il y a bien longtemps. Les gens du coin profitent de l’énergie hydraulique pour faire fonctionner de nombreux moulins. Dès le XIIe siècle, les moulins de Corbeil sont moulins royaux. À Corbeil, on fabrique donc de la farine, avec les céréales produites dans la Beauce et la Brie voisines, qui sont des régions très fertiles. On fabrique également du pain. Et tout cela se vend à Paris. L’acheminement de ces marchandises jusqu’à Paris est très aisé. Soit par la route, une ancienne voie romaine qui deviendra plus tard la Nationale 7 chère à Charles Trenet.

 

 

Soit – et c’est encore plus facile – par la Seine, qu’il suffit de descendre jusqu’au coeur de la capitale. Pour ce faire, on utilise des coches, des bateaux à fond plat spécialement conçus pour la navigation fluviale et le transport de marchandises.
Et comme il n’y a évidemment ni voile ni moteur, ces bateaux sont halés, c’est-à-dire qu’ils sont tractés par des chevaux qui marchent sur le chemin de halage.

 

À Paris, dès le XIIIe siècle, on a pris l’habitude de surnommer ces bateaux de Corbeil ‘les corbillats’. Ils arrivent dans la capitale pleins à craquer et ils repartent généralement vides… Jusqu’au moment où survient cette grande épidémie de peste que l’on va appeler ‘la peste noire’.

 

 

En novembre 1347, la peste est signalée dans le port de Marseille. En janvier, elle est en Avignon. En juin, à Bordeaux. Et le 20 août 1348, on observe des cas de peste à Paris. Ça commence avec quelques frissons, un mal de tête, puis on voit apparaître des pustules, des bubons et l’on en meurt dans les 36 heures. Il faut évacuer les pestiférés. La peste bubonique va tuer pratiquement la moitié de la population européenne. À Paris, cela fait des dizaines de milliers de morts, des cadavres qui s’entassent dans les rues sans que personne ne sache plus comment ni où les évacuer.

 

C’est alors que l’on songe aux corbillats, les bateaux de Corbeil qui rentrent chez eux à vide. Ils sont réquisitionnés pour sortir de Paris les corps des victimes de la peste, probablement dès 1348 et dans d’autres épisodes d’épidémie par la suite. C’est ainsi que, peu à peu, on va donner le nom de ‘corbillat’ puis ‘corbillard’ aux véhicules transportant les morts.

 

 

Il y a le corbillard des villes et le corbillard des champs… Pour ces derniers, il s’agit le plus souvent d’une simple charrette à bras. En ville, le cercueil est plutôt posé sur un chariot à quatre roues. Et si l’on meurt dans les beaux quartiers, il est surmonté d’un baldaquin. À moins que le corbillard ait carrément des airs de calèche, tiré par un ou deux chevaux.

 

Quant au premier corbillard motorisé, il circule bien loin de Corbeil, à Chicago, le 15 janvier 1909. Ce jour-là, on enterre Wilfred Pruyn dont on dit qu’il fut chauffeur de taxi. Si tel était le cas, il eut été bête qu’il s’en aille avec une voiture à cheval ! Son cercueil est donc fixé sur le toit d’une automobile. La formule rencontre un tel succès qu’elle ne tarde pas à se généraliser. Toutes les grandes marques automobiles conçoivent leur corbillard. Comme dit Brassens, avec une petite pointe de regret pour les funérailles d’antan où les corbillards avançaient cahotant : « Maintenant, les corbillards à tombeau grand ouvert emportent les trépassés jusqu’au diable vauvert ».

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