Les bâtards de Versailles : Cobayes humains pour pédiatres barbares

Les bâtards de Versailles : Cobayes humains pour pédiatres barbares

Père sensible de bâtards contrefaits

 

Françoise d’Aubigné (future Maintenon) fut chargée d’élever en toute discrétion, à Vaugirard, les bâtards nés de la relation du roi avec la Montespan. Elle s’était particulièrement attachée au premier, la petite Louise-Françoise, qui expira dans ses bras le 23 février 1672. C’est en larmes qu’elle courut à Saint-Germain annoncer la nouvelle aux parents. Tandis que la mère, « qui était grosse alors de six mois », répondit : « Ne vous affligez point, Madame, nous vous en ferons d’autres », le roi en avait les larmes aux yeux, d’autant qu’il était en même temps affligé par la grave maladie de sa fille de cinq ans, « la petite Madame », qu’il avait eue de la reine et qui mourut six jours plus tard.

"Mme de Maintenon et les enfants de Mme de Montespan : son fils, le duc du Maine"

Le roi avait suivi avec émotion l’évolution de la maladie des deux enfants. La gouvernante, qui le savait mauvais époux, le trouva donc « un père assez sensible ». D’ailleurs, en 1674, elle témoigne que le roi aimait tendrement ses « petits princes », les prenait sur ses genoux, et leur avait donné des surnoms. Comme pour elle, le duc de Maine était son « mignon » ; Mademoiselle de Nantes, fort jolie, était sa « toutou » ou sa « poupotte » ; Marie-Anne, encore nourrisson, légitimée deux ans plus tard sous le nom de Mademoiselle de Tours, était sa « maflée ». Son affection pour eux n’était en rien altérée par leur difformité. La veuve Scarron témoigne encore, à ce sujet :

« … alors que les bâtards de Mademoiselle de La Vallière resplendissaient d’une beauté qu’ils ne tiraient pas de leur mère, tous les enfants que Madame de Montespan eut avec le Roi présentaient quelque défaut d’aspect : la petite Louise-Françoise avait le sang pauvre et vicié ; le duc de Maine, les jambes infirmes, le comte de Vexin, les épaules bossues ; Mademoiselle de Nantes boitait ; Mademoiselle de Tours louchait ; Mademoiselle de Blois avait un parler si lent et embarrassé qu’il en écorchait les oreilles ; il n’y eut guère enfin que le comte de Toulouse qui, dernier-né […], parut obtenir le pardon de Dieu et échappa à la malédiction générale ». Comparant la situation avec celle que décrit un conte de Mélusine, elle écrit à propos de cet enfant : « La légende dit que cela venait de ce que l’origine diabolique d’un enfant ne se peut jamais dissimuler complètement… ».

Pédiatrie à Versailles

 

En 1674, l’air vicié et la vie déréglée que l’on menait à Saint-Germain ne réussissaient pas aux trois petits bâtards de Louis XIV, déjà fragiles et dont Madame Scarron avait la charge. Comme leur mère, La Montespan, ne voulait pas qu’ils quittent avant minuit le théâtre où ils jouaient leur rôle et comme ils étaient nourris à la table maternelle de mets épicés, de sauces grasses et de champagne, ces enfants tombèrent rapidement malades. Quand ils n’étaient pas atteints de fièvres tierces ou quartes, c’étaient les vomissements, les coliques ou les abcès qui les rapprochaient de la mort. On les abandonnait aux médecins, dont les remèdes étaient pis que le mal, selon Madame Scarron, d’autant que La Montespan était sensible aux expériences et aux charlatans. « Les traitements les plus cruels, ajoute la gouvernante, succédaient aux médecines les plus barbares ; elle (La Montespan) fit ainsi appliquer au petit comte de Vexin treize cautères le long de l’épine dorsale dans le but de lui rendre le dos plat ; je crus que les hurlements de cet enfant me rendraient folle. Enfin, la moitié seulement des chirurgiens et des médecins que l’on mettait autour de ces malheureux eussent suffi pour les faire mourir. […] On tuait ces pauvres enfants sans que je pusse l’empêcher. »(1)

Un jour, le petit duc du Maine, infirme, fut pris de fièvre et de convulsions violentes parce que sa mère l’avait exposé volontairement toute une journée en plein soleil. « Vous voyez bien que Dieu ne m’a pas fait pour cette terre, dit-il à La Maintenon, puisqu’il n’a pas voulu que je pusse marcher comme les autres. Je suis si petit que je vais aller tout droit au paradis. Je suis content. »(1)

Les deux femmes ne s’entendaient pas du tout sur la manière d’élever et de soigner les enfants. Louvois jouait les médiateurs et le roi renchérissait : « J’ai plus de mal à mettre la paix entre vous qu’à la mettre entre les pays d’Europe. »(1)

 

(1) CHANDERNAGOR F., L’Allée du Roi, Julliard, France Loisirs, 1982, p. 248.

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