Petite histoire de l’invention des Martiens

Petite histoire de l'invention des Martiens

Notre histoire commence à Rome, en 1850. Le révérend père jésuite Angelo Secchi (1818-1878), excellent astronome, est nommé directeur de l’Observatoire du Vatican. Il dispose d’instruments d’observation puissants, des lunettes et des télescopes, et il observe. En 1858, il observe la planète Mars, et il constate que la surface de l’astre n’est pas uniforme, mais qu’il s’y trouve diverses irrégularités. Parmi celles-ci, des structures qu’il désigne par le mot italien canali, que l’on peut traduire par « chaînes », « canaux », « chenaux »…

 

 Angelo Secchi

 

S'il y a bien des structures sur la surface martienne, elles sont invisibles bien sûr à l’œil nu, mais l’observation instrumentée les révèle, si du moins le pouvoir grossissant de l’instrument est suffisant.

 

Une vingtaine d’années plus tard, en 1877, un autre astronome italien, Giovanni Schiaparelli (1835-1910), qui lui travaille à l’Observatoire de Milan, étudie également la planète Mars. Il en scrute la surface. Il confirme les observations de son prédécesseur. Il y a bien des canali sur Mars. Ce sont des formations rectilignes, de longueur gigantesque.

 

 

Giovanni Schiaparelli

 

Et encore presque vingt ans après, en 1894, Percival Lowell (1855-1916), un riche Américain, fonde le Lowell Observatory, à Flagstaff (Arizona). Il s’est doté d’excellents instruments, et il observe. Il retrouve les canaux de Schiaparelli, et il ne doute pas d’avoir fait une découverte majeure, que dis-je, sensationnelle ! Ces canaux sont évidemment des constructions faites par des êtres intelligents, des Martiens. Lowell réfléchit à la question. Il paraît évident que l’eau est rare sur la planète rouge. Les Martiens ont donc été contraints de construire d’immenses canaux d’irrigation, pour faire venir dans les régions équatoriales de la planète les eaux qui sans doute existent aux pôles.

 

Percival Lowell

 

En 1895, l’astronome américain publie un livre d’un peu plus de deux cents pages, Mars, pour exposer sa découverte. En 1906, il publiera un livre plus important : Mars and its canals, d’environ 400 pages. Il fera paraître encore un ouvrage « démontrant » que la planète rouge est habitée : Mars as the abode of life, en 1908.

 

Cependant, dans les milieux scientifiques, il est bien le seul à croire encore aux Martiens. Quant aux milieux populaires, c’est autre chose !

 

Déjà en 1862, le Français Camille Flammarion (1842-1925), qui n’est qu’un vulgarisateur et pas un astronome, publie un opuscule de 54 pages : La pluralité des mondes habités, étude où l’on expose les conditions d’habitabilité des terres célestes. Le titre expose bien le contenu de cette « étude ». On ne s’étonnera donc pas qu’en 1892 Flammarion, dans un ouvrage plus copieux, La planète Mars et ses conditions d’habitabilité, se montre favorable à l’idée de canaux construits par des Martiens, avant même que ne paraissent les ouvrages de Lowell.

 

 

En 1898, un romancier britannique, Herbert George Wells (1866-1946), après avoir lu le livre de Lowell, publie The war of the worlds (La guerre des mondes), un récit palpitant qui raconte l’invasion de la Terre par les… Martiens. Non seulement ces petits êtres malfaisants creusent des canaux, mais ils savent construire des engins interplanétaires, et ils disposent d’armes redoutables, qui tiennent en échec les armées, pourtant puissantes à la fin du XIXe siècle, des Terriens. Voilà comment une erreur scientifique devient un succès littéraire ! Car les Martiens n’existent pas, et les canaux ne sont que des formations tout à fait naturelles où Lowell a cru détecter des régularités « artificielles » (donc construites par des intelligences), alors qu’il s’agit de simples et tout « naturels » incidents de terrain.

 

Spectroscope conçu par Angelo Secchi

 

L’erreur des canaux de Mars est à la limite une erreur de la science. Schiaparelli a vu des structures rectilignes, qui existent, mais sans en fournir une interprétation. Lowell les a vues, interprétées, et en partie inventées, car il verra bien plus de « canaux » que l’astronome italien. Quelques astronomes admettront l’existence des canaux. Bien peu admettront l’existence des Martiens.

 

Le 27 octobre 1903, l’astronome français Gaston Millochau publie ses « Observations de Mars à la grande lunette de l’observatoire de Meudon » dans les Comptes rendus de l’Académie des sciences. Il est formel. Il n’y a pas de canaux sur Mars ! Du moins pas les structures rectilignes qu’a cru voir Lowell.

 

Télescope avec cadre parallaxe utilisée par Angelo Secchi

 

Également en 1903, deux astronomes britanniques, Joseph Evans et Edward Maunder, publient un très intéressant article « Experiments as to the actuality of the « canals » observed on Mars » (Expériences sur la réalité des « canaux » observés sur Mars), dans les Monthly Notices of the Royal Astronomical Society. Ils ont, en prenant toutes les précautions utiles pour éviter de biaiser les résultats, présenté à plusieurs élèves d’un établissement scolaire différents disques sur lesquels ont été dessinées différentes lignes, et ont demandé aux jeunes observateurs de reproduire sur papier les détails qu’ils ont découverts. Le résultat est net et instructif. Tous les élèves ne voient pas la même chose ! Et souvent ils « inventent » des structures… rectilignes. Les auteurs concluent : « Il est mille fois regrettable que toutes ces magnifiques théories d’habitations humaines, de constructions de canaux, et autres semblables, ne soient basées que sur des lignes que nos expériences nous obligent à déclarer qu’elles n’existent pas ».

 

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