Charles Baudelaire au club des Haschischins

Charles Baudelaire au club des Haschischins

En 1846, à l’Hôtel de Lauzun, 17 quai d’Anjou, alors appelé Hôtel Pimondan, aujourd’hui centre protocolaire des réceptions du Conseil municipal de Paris, quelques romantiques dont le poète Charles Baudelaire, le dandy Roger de Beauvoir, le caricaturiste Daumier, les peintres Fernand Boissard et Eugène Delacroix, les écrivains Dumas père et Théophile Gautier, et parfois Sainte-Beuve, le critique au regard fuyant, et même Balzac, torturé par ses amours lointaines, se réunissent mensuellement pour les séances du Club des Haschischins.

Tous admiraient l’opiomane de Quincey et se répétaient les paradoxes de son essai sur « l’assassinat considéré comme un des Beaux-Arts » ; Sainte-Beuve et Baudelaire avaient traduit Quincey, et Baudelaire faisait connaître Edgard Poe. La secte ismaïlienne des Haschischins (assassins) avait naguère, au XIIe siècle, assuré son pouvoir en Orient par l’assassinat de tous ses adversaires. Son chef, le Vieux de la Montagne (le Cheik al-Djabal), dont descendent les Aga Khans, tenait ses hommes par le haschisch et promettait la félicité éternelle à ceux qui exécutaient les meurtres qu’il ordonnait.

Les intentions des invités de l’Hôtel Lauzun étaient plus extravagantes que criminelles. C’est Baudelaire (1821-1867) qui les réunissait. Fils de famille dissipé, il avait été, le 29 juin 1841, sur ordre de son beau-père, le général Aupick, futur ambassadeur à Constantinople et à Madrid, embarqué sur un bateau en partance pour Calcutta.

À l’escale de La Réunion, il s’était sauvé pour rentrer en France en février 1842. Ayant récupéré l’héritage de son père, 75 000 francs, il avait loué, pour 350 francs, un appartement mansardé à l’Hôtel de Lauzun. C’est dans le grand salon du rez-de-chaussée que ces jeunes gens tenaient leurs agapes, de 18 à 23 heures.

Ils mangeaient le dawamesk, extrait de haschisch, formant avec du miel et des aromates une sorte de pâte verte qu’ils absorbaient en buvant du café fort, préparé à la grecque, avec le marc mais sans sucre.

Un dîner de têtes suivait, puis les délices de l’hallucination, enfin des douleurs atroces et chacun revenait à soi, se retrouvant, après s’être oubliés, pour rechercher l’état d’âme envolé.

« L’enveloppe humaine qui, concluait Gautier, a si peu de force pour le plaisir, et qui en a tant pour la douleur, n’aurait pu supporter une plus autre pression de bonheur ». Mais Gautier était avant tout un dilettante comme le note justement un rapport de police de 1854.

« En politique, Gautier n’a pas d’opinion ; il ne s’occupe pas de si peu ; une jambe de danseuse, un vers de Victor Hugo, une phrase de Méry, excellent feuilletoniste de l’époque, ont bien plus de mérite et d’importance pour cet esprit tout à la fois sceptique et très crédule, plein de fantaisies et de réalités. Gautier aime bien la démocratie, les prolétaires, tout ce qui peut avoir les mains ou le linge sales ».


Théophile Gautier.

Pour tous ces esthètes, la drogue ne fut qu’une expérience, l’histoire d’une année. Ils passèrent l’hiver comme ils avaient passé l’été et puis s’adonnèrent à d’autres jeux, ceux de la révolution de 1848 qui s’amorçait.

Plusieurs dames suivirent l’aventure de l’Hôtel de Lauzun. Dans sa mansarde, Baudelaire aimait à culbuter une mulâtresse, Jeanne Duval, obscure théâtreuse, à tignasse crépue, à seins plats, à démarche peu élégante, dont il fit la Vénus noire des Fleurs du Mal. Il la cachait chez lui, ne la montrant à personne, même pas à ses invités du Club. Il la savait galante, l’aimait vicieuse et polarisait sur elle ses fantasmes tropicaux.

« La brute seule baise bien ! » assurait-il en privé. Il la garda vingt ans, caressant ses rêves plus que ses formes banales.

« Du temps que la nature en sa verve puissante concevait chaque jour des enfants monstrueux, ... J’eusse aimé ... dormir nonchalamment à l’ombre de ses seins comme un hameau paisible au pied d’une montagne ».

Il mit quelques années à dissiper son héritage, puis, doté d’un conseil judiciaire, vécut dans la misère jusqu’à sa mort. Les policiers de l’Île Saint-Louis l’observent parfois, déambulant sur les quais. Il est en débraillé chic, une blouse d’ouvrier recouvrant son habit, et mange des frites dans un cornet.

Une autre dame fut, elle, admise par les Haschischins : Aglaé Savatier, dite Apollonie Sabatier, née en 1822, fille naturelle du préfet des Ardennes et de la jeune lingère de celui-ci, âgée de 17 ans. Elle avait été reconnue par un sous-officier de la garnison de Mézières et s’était destinée à la carrière lyrique jusqu’au jour où le frère de l’ambassadrice de Belgique, le financier Mosselman, l’avait remarquée.

Devenue sa maîtresse, installée dans un luxueux hôtel particulier de la rue Frochot, elle tenait table ouverte aux artistes. Éclatante de santé, elle était libre de propos et d’allure sans atteindre à la vulgarité. L’important, c’est la personnalité de la dame qui devait, au cours des dix années suivantes, prendre dans l’esprit de Baudelaire un tel ascendant que huit ou dix chefs-d’œuvre allaient avoir leur source en elle, involontairement de sa part. Car si jamais inspiratrice a suscité de si beaux vers, aucune ne s’en est moins doutée que celle-là.

Elle posait pour les peintres et les sculpteurs, Meissonier, Ricard, Clésinger et inspirait des poètes dont Baudelaire fut le plus prestigieux. Il avait vu le buste qu’avait réalisé d’elle Clésinger, le gendre de George Sand : une gaillarde, belle et gourmande, dont le sein rond, fait pour la main, appelait la caresse. Il l’idéalisa, en fit une Vénus blanche planant dans l’éther de ses hallucinations.

Mais, fou de peinture, Baudelaire s’était laissé posséder par un usurier qui, non content de lui vendre de faux tableaux, lui avait encore fait signer pour quinze mille francs de traites contre quatre mille en espèces.

À la fin de l’année, désespéré, il se saoule, avec sa Vénus noire, dans un bistrot de Richelieu. Puis il se plante un couteau dans la poitrine. Le commissaire de police du quartier de la Bourse le fait conduire chez son beau-père abhorré, le général Aupick, place Vendôme. Il y restera peu de jours, le temps de cicatriser la blessure, mais il ne peut regagner l’Hôtel de Lauzun, car ses créanciers ont saisi ses meubles de style, ses vieilles faïences, ses faux tableaux, ses tapis aspergés de parfums exotiques, ses livres rares et sa garde-robe de dandy. Désormais, il vivra en bohème, voire en clochard, allant d’hôtel borgne en garni crasseux dès que le gérant exige son dû. Malade, prisonnier de sa mulâtresse, il erre à travers une grisaille déprimante.

Dans ce long tunnel, une lueur, le Salon de 1847. Et la galerie, une sculpture, signée Clésinger : la femme piquée par un serpent. Il s’agit de la Sabatier que l’artiste a modelée plus blanche que nature dans le marbre de Carrare. Est-il vrai, comme l’écrivait alors le critique Gustave Planche dans La Revue des Deux-Mondes, que l’œuvre avait été moulée sur le corps même du modèle ? Que le serpent n’avait été enroulé autour de la jambe qu’après coup et qu’en réalité la dame, nue, tordue, rein creux, pied crispé, la tête en arrière marquée par un spasme, était piquée par tout autre chose qu’un serpent ? Planche assurait que la réaction de la dame n’était point celle de la douleur qui révulse, mais celle du plaisir au paroxysme, à la limite infinitésimale de la douleur.

La statue fit scandale, mais Baudelaire tomba amoureux du modèle qu’il voulait inaccessible comme un Himalaya de pureté angélique. Sur les tables branlantes de ses meublés successifs, il écrivit et lui adressa sans signature des vers sublimes qui figurent dans Les Fleurs du Mal. À la luronne peu farouche qui ne sait pas dire non, il parle comme à une Vierge céleste.

Lorsqu’il publie, en juin 1857, la première des Fleurs du Mal, celle-ci ne lui rapporte que 250 francs et quelques exemplaires de luxe sur papier de Hollande dont il envoie le premier à Apollonie Sabatier. Mais la Sûreté fait saisir l’œuvre pour outrage aux bonnes mœurs. Procès devant la sixième chambre correctionnelle et, le 20 août 1857, Baudelaire est condamné à 300 francs d’amende. La cassation n’interviendra que le 30 juin 1949, alors que l’œuvre interdite figurait depuis un demi-siècle dans tous les programmes scolaires.

Dans la semaine qui a suivi la condamnation de Baudelaire, fin août 1857, Apollonie était venue s’offrir au poète qui, malade, surpris par cette apparition miraculeuse, s’avéra incapable d’atteindre les sommets qu’elle l’invitait à franchir. Ils s’en voulurent tous deux. À l’âge de trente-cinq ans, Baudelaire présente une impuissance sexuelle totale. Elle continua à tenir salon jusqu’à la chute de l’Empire, puis, tombant à droite, se retira à Neuilly auprès d’un philanthrope richissime, obsédé par les fontaines sources de vie, Richard Wallace. Baudelaire suivit le chemin de sa plus forte pente. La drogue et l’alcool aidant, il se détruisit lui-même, sa Vénus noire le suivant. L’enfer, ce serait pour le dire court, la diabolique Jeanne Duval, la vieille maîtresse noire dont le poète a épuisé les charmes sans se défaire de l’habitude, depuis si longtemps qu’elle le tient dans ses griffes de mauvais ange et de délicieux vampire. Attaque de paralysie en 1859, congestion cérébrale en 1860, voyage en Belgique en 1864.

« Bruxelles sent le savon noir. Les chambres d’hôtel sentent le savon noir, les lits sentent le savon noir... Les trottoirs sentent le savon noir... Fadeur générale de la vie. Cigares, légumes, fleurs, cuisine, yeux, cheveux, tout est fade, tout est triste, insipide, endormi... ». Merci, monsieur Baudelaire ! (note de l’auteur).

Baudelaire descend à l’Hôtel du Grand Miroir 28, rue de la Montagne, détruit de nos jours. Il y débarque le 24 avril 1864 et occupe la chambre n°39 au second étage. C’est la première fois qu’il se rendait à Bruxelles. La pension complète au Grand Miroir lui coûtait sept francs or par jour. Baudelaire aura vite fait de surnommer l’hôtelière « la bougresse » ou encore « le monstre du Grand Miroir ». La tenancière aura reçu des ordres émanant de la police bruxelloise de surveiller l’artiste.

On retrouve Baudelaire s’enivrant dans les tavernes fréquentées par les intellectuels anglais comme Le Prince de Galles à la rue Villa Hermosa, ou dînant en compagnie d’artistes en vogue à l’Hôtel du Globe à la place Royale.

La nuit, il est suivi par le « monstre du Grand Miroir » lorsqu’il se rend dans le quartier de la Putterie fréquenter les lupanars et s’encanailler chez La Reine-Mère, un bordel à cinq sous que, malheureusement, je n’ai pu situer et pour cause, le quartier de la Gare Centrale ayant été complètement rasé.

En l’église Saint-Loup à Namur, en mars 1866, il tombe paralysé. On le ramène à son hôtel de Bruxelles. Le docteur Max le fit transporter à l’Hôpital Saint-Jean où l’on constatera sa première attaque d’hémiplégie. D’urgence, on le transportera à Paris, dans une clinique proche de l’Étoile. Avant de mourir, il avait reçu la visite d’Apollinie, la déesse devenue amie, une déception de plus. Rien n’est plus simple avec Baudelaire.

Quant à elle, appréciant plus la matière que l’esprit, elle eut bonne vie jusqu’à la fin, en 1889, et elle les enterra tous, ces romantiques chercheurs d’absolu.

Comments are closed, but trackbacks and pingbacks are open.