La croisade des Albigeois ou la conquête du Languedoc

La croisade des Albigeois ou la conquête du Languedoc

Innocent III envoie un légat, Pierre de Castelnau, auprès de la noblesse et du haut-clergé pour leur intimer de manifester un peu plus d’enthousiasme dans la chasse aux hérétiques. Le 10 mars 1208, le pape lance un appel à la lutte armée contre les cathares, ce que l’on appellera « croisade des Albigeois ». Il demandera au roi de France, Philippe Auguste, d’en prendre la tête. Ce dernier préférera cependant se battre contre les Anglais qui ont envahi son royaume plutôt que contre ses sujets. Il laissera toutefois ses vassaux libres de participer ou pas à une croisade qu’il ne voit pas d’un si mauvais œil.

Innocent III

Le pape sollicitera alors le comte Raymond VI de Toulouse, mais celui-ci refusera de prendre la tête d’une coalition contre les hérétiques. Philippe de Castelnau, légat du pape, l’excommuniera illico. Castelnau se fera assassiner par un écuyer de Raymond VI, sans que ce dernier puisse être jugé responsable. Suite à cet épisode, Innocent III s’abstiendra de bras séculier pour l’organisation de sa sainte croisade. Il promettra aux participants les mêmes indulgences que celles accordées à ceux qui combattent en Terre sainte. Et pour les désintéressés, il inventera le concept de « terram exponere occupantibus », traduit plus tard par l’« occupation en proie », qui offre aux chrétiens le pouvoir de disposer de territoires considérés comme hérétiques. Tous les barons pillards de France s’écrieront alors « Dieu le veut ».

« Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens. »

 

Béziers est l’un des hauts lieux du catharisme. Il fait partie des domaines du comte Trencavel, excommunié pour la tolérance[1] qu’il manifestait envers les Parfaits.

La ville est assiégée en 1209 et sera prise le 22 juillet de cette même année. Arnaud Amaury, abbé de Cîteaux et archevêque de Narbonne, est le légat d’Innocent III, chargé de réprimer l’hérésie pendant la croisade. Une légende tenace veut que durant le siège, à la question : « Comment reconnaître les chrétiens des hérétiques ? », il répondit alors : « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens. » C’est le moine allemand Césaire de Heisterbach qui rapportera cela dans son Livre des Miracles, écrit dix ans plus tard. Mais, prononcée ou non, Dieu fut mis devant le fait accompli car la population fut passée au fil de l’épée ; les estimations varient entre huit et vingt mille tués.

Raymond Roger de Trencavel, l’un des plus puissants seigneurs du Languedoc, fut également le plus honorable des nobles de son époque. Alors que son parent et suzerain, Raymond de Toulouse, pour garantir l’intégrité de ses terres, rejoignit mollement la croisade, le comte de Trencavel souhaita, quant à lui, protéger sa population, chrétiens, juifs et cathares, de la folie meurtrière des croisés.

Après le massacre de Béziers, il partit à Carcassonne et se prépara au combat. Mais dès l’arrivée de l’armée ennemie, il constata que les défenseurs étaient complètement surpassés en nombre et dans la qualité de l’armement. Après quinze jours de rudes engagements, un émissaire d’Amaury se présenta, porteur d’un message fort simple : « Rendez-vous ou vous subirez le sort des habitants de Béziers. » Trencavel savait reconnaître une situation désespérée, et, muni d’un sauf-conduit, il se rendit dans le camp adverse pour négocier avec le comte de Nevers, Hervé de Donzy. Sa famille et ses amis ne le reverront jamais.

Personne ne sait ce qui s’est réellement passé entre les deux hommes. Mais, à leur grand soulagement, les habitants chrétiens, cathares et juifs de Carcassonne furent tous autorisés à quitter la ville, en laissant néanmoins leurs biens derrière eux. Ils sortirent entre deux rangées de soldats, lesquels vérifiaient que nul n’essayait de soustraire quoi que ce soit à la rapacité des assaillants. Un chroniqueur contemporain écrira : « Les Carcassonnais n’emportèrent rien que leur âme. » Une fois les habitants partis, Raymond Roger Trencavel fut ramené, couvert de chaînes, dans son château et jeté dans un cachot, où il fut assassiné à l’âge de vingt-quatre ans. Ses terres furent attribuées à Simon de Montfort, qui affirma que Raymond Roger était mort de dysenterie, ajoutant qu’il s’agissait d’une divine punition. Cette version n’a cependant pas convaincu tout le monde. Après la chute de Carcassonne, le 15 août 1209, une ville fantôme fut soumise au pillage. Amaury et ses vautours retournèrent chez eux, emportant des fortunes en or, argent et bijoux divers. La période qu’ils passèrent en Languedoc, ponctuée d’atrocités et de pillages, maculée du sang d’innocents, fut l’une des plus sordides de l’histoire de la chrétienté. Mais bien que sévèrement mis à mal, les cathares ne disparurent pas du paysage languedocien. Les croisés n’avaient pas réussi à les éradiquer, pas plus qu’ils n’avaient réussi à les convertir en masse. La purification religieuse ayant échoué, d’autres appels à la croisade furent lancés et entendus par tous les seigneurs de sac et de corde qui envahirent le sud de la France par centaines, la plupart motivés par le butin, les terres et le pouvoir.

Il fallut longtemps à Innocent III pour se rendre compte que Simon de Montfort et ses « croisés » se servaient eux-mêmes avant de servir Dieu. Et avant que l’Esprit saint ne lui ait ouvert les yeux, il y eut encore des villes attaquées, des populations terrorisées, et des atrocités en tous genres.

En 1213, il décida finalement de mettre un terme aux croisades contre le Languedoc. En décembre 1215, le pape attribue définitivement le comté de Toulouse, le duché de Narbonne et les vicomtés de Carcassonne et de Béziers à Simon de Montfort. Un petit seigneur est devenu un des plus puissants nobles du royaume. Il entre cependant très rapidement en conflit avec un des principaux acteurs du drame, Arnaud Amaury, au sujet du duché de Narbonne, ville dont il est l’archevêque.

Innocent III mourra en 1216, Simon de Montfort en 1218 lors du siège de Toulouse, et Arnaud Amaury rendra son âme au diable en 1225. Le comté de Toulouse sera, dans les faits, conservé par le comte Raymond VII et finira dans l’escarcelle royale à la mort de sa fille, mariée au frère du roi.

[1] La tolérance n'a jamais fait partie des vertus cardinales de l'Église. Il n'y a pas si longtemps, Paul Claudel (1868-1955), auteur aussi bigot que soporifique (sa pièce Le Soulier de satin dure onze heures), répondait à un interlocuteur qui lui parlait de tolérance : « La tolérance, il y a des maisons pour cela. » Pour les jeunes générations, c'est comme cela que l'on appelait autrefois les bordels.