Le Mystère de l’auberge sanglante

Le Mystère de l'auberge sanglante

L'hiver, c'est un désert blanc et la neige y persiste jusqu'aux premiers jours du mois de mai. C'est dans ce cadre, si sauvage qu'il en devenait grandiose, que l'on trouvait sur le plateau de Mézenc, à 1300 mètres d'altitude, l'auberge de Peyrebeille.

Elle se situait le long du vieil axe commercial qui reliait le Massif Central à la vallée du Rhône.

Il n'y avait pas d'habitation humaine aussi isolée, mais les Anciens savaient que plus d'un voyageur devait son salut à cet abri. C'est que les loups étaient nombreux sur le plateau de Peyrebeille.

Malheur au voyageur égaré sur ces hauteurs qui avaient le souvenir des crimes qui s'étaient déroulés à la sinistre auberge. Il éprouvait un certain malaise à découvrir la maison basse, faite de moellons gris avec ses petites fenêtres. Tandis que le vent du nord balayait le plateau, les maîtres des lieux, au coin du feu, attendaient le voyageur attardé. C'est dans ce cadre que va se dérouler une des plus grandes erreurs judiciaires du 19e siècle.

Quinze ans après son installation, le couple Martin est accusé d'avoir assassiné les voyageurs de passage. Devant leur auberge, par une matinée brumeuse d'octobre 1833, les tenanciers seront exécutés ainsi que leur domestique Jean Rochette. Le trio avait été condamné à mort par la Cour d'assises de l'Ardèche, le 15 juin de la même année.

 

Jean Rochette a 48 ans, il est natif de Banne, près de Mazan. Les journalistes peu scrupuleux firent de ce blondinet au teint fleuri, un « nègre au faciès bestial ».

 

Les plumes allaient bon train. L'imagination débordante des écrivains en manque de fantastique alla faire du brave Rochette « un noir, né aux Antilles, prénommé Fétiche, ancien esclave de planteurs ». La rumeur prétendait qu'il s'échappa, avant d'avoir assassiné ses maîtres, y compris leur petite fille âgée de 6 ans.

 

Personne n'osait mettre en doute la culpabilité du trio maudit. Sur les lieux mêmes de la triple exécution circulaient déjà les vingt-six couplets d'une lugubre complainte dont le texte fraîchement imprimé faisait le bonheur d'une centaine de curieux.

 

Le premier homme assassiné
Était un marchand de dentelles
Dans le lit, il fut assommé
Pour eux, c'était bagatelle
Ce premier coup était garant
De sept ou huit mille francs.

Plus tard, les morts étaient traités
D'une méthode différente
Dans une chaudière, la chair cuisait
Couverte avec indifférence
Avec cette préparation
Ils en engraissaient leur cochon.

Quel est le crime qui accusait les Martin ?

 

Le 12 octobre 1831, on annonce la disparition d'un riche cultivateur de 72 ans établi à Saint-Paul-de-Tartas, un bourg situé à une douzaine de kilomètres de Peyrebeille. Des pêcheurs allaient découvrir son corps mutilé, quinze jours plus tard sur les bords de l'Allier, à trois lieues de l'auberge. Pour le grand malheur des Martin, l'homme avait été aperçu chez eux peu de temps avant sa disparition.

 

Le vieillard avait pas mal bu et logea dans la grange de l'auberge. Un vagabond aurait assisté à la scène du meurtre. Le riche cultivateur avait été réveillé brutalement et assassiné à coups de marteau sur la tête. La femme Martin serait même allée jusqu'à verser un pot d'eau bouillante dans la bouche de la victime. Cet unique témoignage permit d'établir la culpabilité des époux Martin et de leur fidèle Rochette. De plus, on avait fait courir de singuliers propos sur les aubergistes.

 

Le trio n'avait-il pas été aperçu la nuit du crime, transportant un fardeau dont les contours avaient toute l'apparence d'une forme humaine ? Il n'en fallut pas plus pour condamner définitivement les Martin. Ils seront conduits le 2 octobre 1833 à midi, à Peyrebeille pour être guillotinés en face de leur auberge, devant plus de 30.000 personnes qui allaient ensuite danser autour de l'échafaud pour célébrer la délivrance d'un long cauchemar. Il faut savoir que les crimes perpétrés dans les auberges n'étaient pas rares au début du 19e siècle. Car finalement, il n'y avait aucune preuve matérielle qui aurait pu confondre les aubergistes.

 

Le cultivateur Enjolras ayant trop bu, a pu tout aussi bien tomber dans l'Allier. Il n'était pas à son coup d'essai. De plus, il avait la réputation de caresser un peu trop souvent la dive bouteille. Si l'on s'en référait à l'acte d'accusation, on pourrait même se demander où Enjolras a été assassiné. En effet, l'acte d'accusation dit ceci :

Le juge de paix de Coucouron crut devoir venir faire des perquisitions à Peyrebeille. Ce magistrat, mal informé, fit une visite domiciliaire à l'auberge de Pierre Martin, alors affermée au sieur Galland, mais n'en fit aucune à la maison habitée par Pierre Martin lui-même, où tout indique que l'assassinat a eu lieu et que le cadavre s'y trouvait encore.

 

Comment expliquer le meurtre d'Enjolras, meurtre perpétré dans l'auberge, alors que celle-ci était occupée par Galland à qui Martin l'avait louée ? Difficile de répondre ! Les juges restent muets. Mais alors, comment se fait-il que les « criminels » aient été arrêtés à l'auberge, quelques jours plus tard ?

Les suppliciés exploitèrent-ils deux auberges ?

 

C'est probable.

L'infortuné Enjolras est-il entré le 12 octobre 1831 dans la « véritable auberge de Peyrebeille » comme le suppose l'acte d'accusation des Martin ? Les affaires des Martin avaient été si prospères qu'il peut paraître invraisemblable qu'une question d'intérêt ait poussé l'aubergiste à tuer pour quelques francs. Encore que la richesse des Martin ait paru suspecte à beaucoup. C'est un fait qu'une terreur larvée régnait dans le pays depuis la Révolution. Déserteurs, réfractaires, insoumis cherchaient refuge au fond des bois de Bauzon et de Mazan. Et puis, des gens disparaissaient sur ce plateau désert où souffle en hiver une bise glacée. On retrouvait parfois leur cadavre dans les congères. Le froid n'explique-t-il pas certaines choses ?

 

Les aubergistes de Peyrebeille étaient-ils coupables ? S'ils sont innocents, ce fut certainement une des plus grosses erreurs judiciaires du 19e siècle. Ne sont-ils pas les victimes des activités de bandits ? Victimes de la passion populaire ? Même le roi Louis-Philippe rejeta leur demande en grâce. Les Martin seront incarcérés durant 20 mois et complètement ruinés. Ils n'ont plus d'argent. Pas loin de 100 kilomètres séparaient le lieu de détention de l'auberge maudite, les Martin durent les parcourir couverts d'insultes et d'outrages. La guillotine est dressée à vingt mètres du lieu supposé des crimes. Sur le plateau, c'est une gigantesque kermesse. Pierre Roch, le bourreau de l'Ardèche attend Pierre Martin, qui en apercevant l'échafaud s'écriera : Voici notre mort !

 

Marie passa la première : « Tenez, Martin fit le bourreau, voilà la tête de votre femme qui tombe. » Puis ce sera au tour de Martin, puis au tour de Rochette qui s'écriera avant que la lame ne lui tranche le cou : Maîtres, soyez maudits ! Que ne m'avez-vous pas fait faire ! Et si cette exclamation était authentique ? Lorsque la troisième tête tomba dans la sciure, une farandole s'improvisa autour de l'échafaud. Une scandaleuse frénésie s'empara de la foule. Martin, coupables ou non coupables, on ne le saura peut-être jamais !

 

Le dossier de cette célèbre affaire a totalement disparu depuis plus d'un siècle des archives du greffe de Privas… on ne l'a jamais retrouvé. Un mystère de plus, un mystère de trop.

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