Coup de canif à Louis XV et folie inédite à Versailles

Coup de canif à Louis XV et folie inédite à Versailles

Pouvez-vous imaginer, à l’époque où la télévision ne passe pas les nouvelles en continu, la sensation de stupeur que doit produire, à et à Paris, la rumeur d’un meurtre qui se propage par une nuit de janvier de l’année 1757 ? Dans les rues, les châteaux, des théâtres, on entend la rumeur : « c’est un malheur affreux, il paraît que le vient d’être assassiné ! »

Le coup de d’un fou

Le monarque régnant, en 1757, c’est Louis XV, à qui la Nation a décerné d’un commun élan cette épithète de « Bien-Aimé », qui atteste l’affection dont ses sujets l’entourent. Dès que le bruit parvient, on court donc aux églises, où l’on dit des messes pour le salut de l’auguste blessé. Nombre de gens pleurent, jusqu’aux prêtres et aux moines, tellement suffoqués par la douleur qu’ils peuvent à peine entonner le Salvum fac regem... On a ordonné les prières de quarante heures, tous les spectacles ont été fermés. Tout de suite, on imagine les conséquences économiques et sociales néfastes que la nouvelle va avoir sur le royaume, une révolte, des attaques ennemies… Sans savoir ce qu’il s’est réellement passé.

Le 5 janvier (jour on l’on a l’habitude de tirer les Rois, c’est un comble), Louis XV, prêt à monter en carrosse, est frappé au côté droit d’un coup qu’il croie d’abord n’être qu’un coup de poing. Un homme s’est élancé entre deux soldats et a pris tout son élan pour frapper le Monarque d’un coup… de canif ! Tout se passe très vite, mais quand le Roi qui porte sa main à son dos la retire pleine de sang, il plie, puis ordonne qu’on arrête l’homme qui s’enfuit déjà par l’espace qu’il a créé en poussant les gardes. Surtout, il le précise de vive voix, qu’on ne le l’abatte pas. Il veut connaitre le criminel et surtout ses motivations, car il craint un complot, peut-être fomenté par plusieurs nations. Il remonte avec force son escalier. Un chirurgien arrive rapidement, sonde la plaie, puis le monarque est saigné et amené dans sa chambre, tandis que l’homme est arrêté.

Le Roi se meurt… pas tellement

Les mauvaises nouvelles circulent plus vite que les bonnes. Paris, près d’être pris d’assaut, n’aurait pas été plus agité. On conte l’évènement de différentes manières : tantôt le Roi remonte effectivement son escalier, ayant jusque-là marqué beaucoup de courage et de présence d’esprit, tantôt il s’est montré apeuré, tremblant, d’une pusillanimité tout à fait disproportionnée avec la piqûre insignifiante qu’il a reçue. Il s’agit de démêler la vérité, au milieu de ces versions contradictoires. En effet le Roi croit sur le premier moment qu’il n’en réchappera pas, et demande à plusieurs reprises qu’on aille quérir un chirurgien et, mais un prêtre avant tout ! Son état ne s’arrange pas, et pour cause : les plus sages prétendent qu’il faut laisser couler le sang pour purifier la plaie. Le Roi se trouve mal et croit qu’il se meurt.

Or les chirurgiens qui examinent la blessure ne la jugent pas très profonde. Vu son état délétère, l’idée vient à tout le monde que le poignard est intoxiqué. On lui fait prendre des vomitifs et on essaie l’arme sur un chien, et la panique reprend son ampleur. Le Roi fait devant tout le monde amende honorable, demandant pardon à ses enfants du scandale qu’il a pu leur donner et à son épouse des torts qu’il avait eus avec elle. Il dit à M. le Dauphin qu’il va régner et qu’il sera plus heureux que lui. Cependant le temps passe, et le monarque ne meurt pas… Au contraire, il se remet plutôt bien. Il ne gardera le lit que quelques jours seulement, mais la honte de s’être cru tué par un simple canif, par un homme aussi insignifiant, elle, sera tenace…

Appréhender la folie

L’auteur de l’attentat, , est jeté dans une geôle. Les gardes s’en occupent, mais nombres sont les médecins et vilains curieux qui veulent le voir, l’interroger, analyser ses motivations et sa santé mentale. Il lui est demandé le nom de ses éventuels complices, et le garde des Sceaux, se heurtant au mutisme de l’agresseur, ordonne à ce qu’on lui ébouillante les pieds. Ce n’est que le début d’une longue série de tortures qui vont ponctuer ses interrogatoires. Parfois il est attaché par les pieds, entièrement nu pendant des heures, où ligoté avec des chaînes qu’on a au préalable posées sur le feu.

Mais Damiens est un fort gaillard, robuste, maintient étonnamment son calme et parle d’un ton très doux. Il ne supplie pas. Ne geins pas. Il n’articule que ces vagues allégations : « j’ai ouï dire que tout le peuple de Paris périt et que, malgré toutes les représentations que le Parlement fait, le Souverain ne veut entendre à aucune. » Une justification simple, un acte désespéré motivé par une notion bien floue, celle du bien commun. On observe que le criminel tremble frénétiquement de la lèvre et des doigts en même temps. On se renseigne sur son passif, constate qu’il est un habitué des bordels, des bagarres et des vols. Ces actes sont souvent disproportionnés par rapport à ses logiques. Son étrange personnalité motive les chirurgiens à tester sur lui des tortures mentales, lui prêter des théories comportementales qui ne sont à l’époque liées qu’à la religion.

Le criminel fait preuve, aussi bien durant son procès que pendant qu’il est soumis à la torture, du plus extraordinaire sang-froid. Il plaisante avec ses bourreaux, les juges. Il ne manifeste jamais de haine envers le Roi, et c’est ainsi que du statut de conspirateur malicieux, il passe à celui de fou dérangé, qui semble ne même pas craindre les plus vives douleurs… On commence même à le considérer comme l’incarnation de Satan !

Simple fou ou réel Robin des Bois, on prend quand même des précautions inusitées pour empêcher toute manifestation qui pourrait se produire en sa faveur. On fait aussi attention durant ses transports et sa captivité, qu’il ne puisse jamais se suicider avec quelques objets ou chutes mortelles. Il doit être torturé, jugé, torturé à nouveau et devant le peuple, puis exécuté. L’honneur du Roi en dépend…

Le jour de son exécution, vingt bourreaux sont là pour lui : l’un prépare le bûcher, l’autre essaie ses tenailles, armées de dents tranchantes et incisives. Afin de ne rien perdre, de la cérémonie, nombre de dames et parmi elles quelques-unes de la plus haute distinction, ne quitte pas les fenêtres qu’elles ont louées à prix d’or. Le prisonnier va subir, pour la première fois en public, un écartèlement, supplice réservé au régicide… du roi qui est bien en vie.

Respectivement, on brule d’abord sa main avec du soufre — il ne réagit d’ailleurs pas au supplice, et les psychiatres analysent cela comme un épuisement de la faculté à sentir la douleur, à force de tortures. Il est ensuite pelé, puis on verse de l’huile bouillante sur les muscles et les tendons des parties découvertes. On continue à l’enduire avec de l’huile, du plomb fondu et de la poix-résine, qu’on pose sur chaque plaie, à l’exception des mamelles. On procède à la ligature des bras, des jambes et des cuisses, préludant par cette manœuvre à celle, plus affreuse encore, de l’écartèlement. Ces actes arrachent quelques cris au condamné, mais il se considère ensuite avec une curiosité singulière, comme intéressé par les réactions de son corps, la vision de certains muscles jusqu’alors couverts par la peau. Ses jambes cèdent, mais ses épaules sont plus fortes que les chevaux qui les tirent. Il est finalement jeté sur le bûcher, où les flammes achevèrent de donner satisfaction à la vengeance publique.

On constate avec ce jugement particulièrement cruel et disproportionné qu’il n’a plus aucun rapport avec l’envergure de l’acte criminel de Damiens, qui s’avère être une simple égratignure. Le fait est qu’il est un exemple, dans le bus de prévenir d’autres tentatives de complot. Pour les chirurgiens, qui ont été nombreux à étudier ses réactions aux supplices, Damiens est le sujet d’une étude sur la résistance à la douleur, l’âme humaine et la puissance de l’endoctrinement, puisque c’est surement les paroles et les plaintes entendues dans les endroits pauvres et ravagés qui ont poussé Damiens à cet acte qu’il n’a pas prémédité. On qualifie sa déviance comme une effervescence du sang, une violence donc intérieure et innée, accompagnée d’une consommation déraisonné d’opium, qui alimente le besoin de tuer et de voir la douleur.

Auteur : Léa Petitdemange