Les Sorcières de la nuit

Les Sorcières de la nuit

 

1940-1945

Il fait nuit noire et le ciel est zébré, au loin, par les tirs ennemis. Nadejda Popova, comme ses compagnes de vol, sent le gel lacérer son visage, à cette altitude. Ses pieds sont froids, à ne plus pouvoir remuer les orteils mais elle vole, vaille que vaille. Son uniforme n’est qu’une récupération de celui d’un ancien soldat et son avion à peine plus solide qu’une maquette de papier. Mais elle est une « Nachthexen », une Sorcière de la nuit, redoutée par l’ennemi nazi.

L’étonnante histoire du 588e Régiment de bombardiers de nuit est méconnue du grand public. Et pourtant, il constitue l’unité 100% féminine la plus décorée de l’Histoire, avec ses quelque 30 000 missions et 23 000 tonnes de bombes larguées. Uniquement constituée de pilotes et de mécaniciennes âgées entre 17 et 26 ans, cette équipe de combattantes chevronnées a été un cas unique dans l’Histoire de la guerre. En effet, nous comptons de nombreux éléments féminins ayant participé à l’effort de guerre et ce, dans toutes les armées des pays concernés par la Seconde Guerre mondiale. Cependant, en ce qui concerne les femmes pilotes, elles étaient très souvent cantonnées à la surveillance et au transport du matériel, ayant pour la plupart la responsabilité de l’appui logistique, comme dans l’armée de l’air américaine, par exemple. Les Russes sont les seuls à avoir mis sur pied, à cette époque, une escadrille uniquement féminine dont les avions étaient couverts de fleurs peintes sur la carlingue de leurs Polikarpov Po-2. Ces biplans ont participé à la réputation de ces fameuses combattantes planant sans bruit dans la nuit noire.

Printemps 1943. Des paysans soviétiques assistent à un combat aérien entre deux avions de l’Armée rouge et une escadrille de bombardiers allemands. L’affrontement est inégal, les appareils russes, en simple patrouille de surveillance, ne font pas le poids, construits avec du bois, du contreplaqué et de la toile. Mais leur légèreté et leur maniement peuvent les sauver. Sans hésitation, les deux pilotes plongent vers le sol, droit vers la formation allemande. Bien plus agiles, ils peuvent se faufiler et réussissent à abattre deux ennemis. Après quelques minutes, les Allemands font barrage et endommagent une aile d’un avion soviétique. Les habitants au sol peuvent alors observer la descente vertigineuse du biplan dont le pilote maîtrise néanmoins l’atterrissage dans un champ. Sans attendre, ils accourent afin de sauver le malheureux et lui proposer de la vodka pour sa bravoure. Quel étonnement lorsque ce héros refuse l’alcool, pourtant apprécié par la gent masculine. C’est alors que le pilote dévoile son identité…c’est une femme ! Tamara Pamyatnykh était en effet aux commandes de l’avion de surveillance, exécutant seulement des vols de nuit à bord du Polikarpov Po-2, un avion très rustique mis sur le marché en 1928. Il servait principalement dans le civil, pour l’apprentissage des pilotes militaires mais aussi pour l’épandage agricole. L’avion n’est pas des plus performants. Et pourtant, il va se montrer indispensable dans la stratégie de combats aériens soviétiques. Au cours de missions nocturnes, il va permettre l’attaque précise de la Wehrmacht. Le 588e Régiment de bombardiers de nuit maîtrisait à la perfection les attaques-surprises, en approchant au plus près des positions allemandes, volant ainsi à très basse altitude. Afin de ne pas être repérées, ces femmes pilotes coupaient leur moteur et poursuivaient leur trajectoire en planant, jusqu’au point de largage de leurs bombes. Elles avançaient ainsi plus silencieusement dans la nuit noire, totalement invisibles. Au dernier moment, elles larguaient leur chargement et relançaient leur moteur. Le risque qu’il ne se remette pas en route directement était bien présent et rendait donc cette stratégie dangereuse. Ces attaques étaient peu dévastatrices mais entretenaient une forme de terreur chez l’ennemi, sans cesse réveillé en sursaut. C’est donc ainsi que ce petit biplan fragile a participé à la réputation de ces «  », surnom attribué par les Allemands, en raison du bruit de leurs avions dans la nuit, semblable au bruissement d’un balai de sorcière qui fend les airs. Craintes, détestées, au point que si un pilote allemand venait à tuer une Sorcière, il recevait la Croix de Fer, une des plus prestigieuses décorations de l’armée.

Les Sorcières formaient des équipes de deux, pilote et copilote, et n’avaient reçu de l’Armée rouge qu’un équipement militaire de base, fait d’uniformes usés et de matériel de récupération. Elles décollaient sans parachute – parce qu’elles n’en avaient pas ou, comme l’Histoire le raconte, parce qu’elles préféraient mourir que de tomber aux mains des ennemis ? –  Il était impossible de stocker les munitions dans un coffre spécifique avec ouverture à distance. La copilote tenait donc sur ses genoux les deux bombes et les larguait elle-même par-dessus bord. Faut-il préciser que le cockpit de ces biplans était ouvert, laissant le visage des occupants plonger directement dans les ténèbres. En ce qui concerne leurs repères dans la nuit, elles étaient équipées uniquement d’une carte et d’une boussole, pas de radar pour ces patrouilles de l’extrême.

C’est à Marina Raskova (1912-1943) que l’on doit la création du 588e régiment de bombardiers de nuit, mais aussi ceux du 586e, régiment de chasse, et du 587e, régiment de bombardiers en piqué. Figure de l’aviation soviétique, elle permit aux femmes qui voulaient à tout prix servir leur pays de participer en première ligne dans les combats. Marina, faisant partie du Comité de défense du peuple à l’éclatement de la guerre, convainc Staline de mettre sur pied une unité de combat uniquement féminine. Sa demande approuvée par la Stavka (le Haut Commandement Suprême), Marina crée dès octobre 1941, non pas un régiment de femmes, mais trois ! Elle réunit en tout 400 pilotes, radios et mécaniciennes. Aucune n’est une pilote militaire chevronnée mais la plupart sont inscrites dans des clubs d’aviation depuis des années. Les tactiques de vols ne sont cependant pas les mêmes et chaque femme est donc envoyée pour une période de six mois à Engels, une ville située sur la Volga. L’entraînement de base se fait habituellement en dix mois : elles ne disposent que du tiers pour être performantes. Ceci est donc déjà un exploit ! Marina Raskova a formé des pilotes de chasse, de bombardiers, des radio-navigatrices, des mitrailleuses, des mécaniciennes et des armurières, suivant avec attention chaque étape du processus d’entraînement de ses poulains. C’est elle aussi qui décidait du poste de chacune, en fonction de leur expérience, leurs compétences et leurs capacités psychologiques, avec l’autorité naturelle qui émanait de cette « cheffe » de guerre.

Parmi ses élèves, certaines sont devenues de vrais as de l’aviation, comme le terme les désigne, avec trois victoires aériennes confirmées. Ainsi, les sergents Lidya Litvyak et Katya Budanova ont été transférés dans une unité mixte, réunissant l’élite de l’aviation soviétique. L’anecdote raconte qu’elles n’étaient pas des plus disciplinées pendant leur formation, et d’ailleurs considérées comme des fauteurs de trouble. Elles meurent les 18 juillet et 1er août 1943 en mission. Le Yak-1 de Lily, 22 ans, est pris pour cible par huit Messerschmitt ayant reconnu l’appareil de cette championne. Elle n’avait aucune chance mais a tout de même mené un combat acharné. Elle comptait 12 victoires personnelles et 168 missions accomplies.

Marina Raskova, outre ses capacités de leader, a elle-même pris part aux combats en commandant le 587e régiment d’aviation de bombardement en piqué. Ses équipages ont largué quelque 980 tonnes de bombes en 1134 missions. En 1943, dans une tempête de neige violente, alors qu’elle était à la tête d’une formation de trois avions se dirigeant vers Stalingrad, elle s’écrasa contre les falaises de la Volga. Un hommage émouvant a été réalisé en juillet 1998 : Nikki Mitchell et Rhonda Miles, pilotes à bord de deux avions russes, ont rallié Moscou depuis Nashville et ont suivi les traces du dernier vol de Marina Raskova.