« Messieurs les Français, tirez les premiers »

« Messieurs les Français, tirez les premiers »

Avec les traités d’Utrecht et de Rastatt en 1713, nos provinces sous domination espagnole passent sous le joug des Autrichiens. Cette même année, 1713, Charles VI, empereur d’, fait part d’une décision inédite : s’il n’a pas d’héritier mâle, une fille pourra lui succéder. Cette décision est désignée sous le terme de pragmatique sanction dans les manuels d’histoire.

Il avait été bien inspiré car en 1717, son épouse la très belle princesse de Brunswick-Wolfenbütte lui donne une fille. Cette dernière traversera l’Histoire sous le nom de Marie-Thérèse archiduchesse d’Autriche. En 1725 la pragmatique sanction est approuvée par l’ensemble des états.

Pourtant, à la mort de Charles VI, les promesses s’envolent. Après la dispersion du corps du défunt (le corps dans la crypte de l’église des Capucins, le cœur dans la crypte de l’église des Augustins et les entrailles dans les catacombes de la Cathédrale Saint-Étienne), ceux-là même qui ont approuvé la pragmatique sanction se dressent contre la jeune Marie-Thérèse et l’attaquent de tous côtés. La jeune archiduchesse doit se défendre et faire la guerre à presque tous ses voisins et parents. Se sont unis contre elle, dans l’espoir de lui arracher quelques beaux morceaux de territoire, la Prusse, la Bavière, la Saxe, la de Louis XV, le Piémont-Sardaigne et l’Espagne. Pour couronner le tout c’est son cousin par alliance Charles Albert, Électeur de Bavière, qui lui ravit le titre d’Empereur encore une fois contre la volonté du défunt (et découpé) Charles VI. C’est la curée contre l’Autriche et le début de ce qu’on nommera la guerre de la Succession… d’Autriche (bien entendu) ! Les Français commencent par occuper la Bohème. La Prusse de Frédéric II s’empare sans difficulté de la Silésie. La tâche est facile, cette jeune femme de 23 ans n’est qu’un oiseau parmi tous ces prédateurs.

Mais Marie-Thérèse, contrairement à toute attente, va réagir avec une énergie que peu d’entre eux soupçonnaient. Elle s’allie aux Britanniques de l’Angleterre, au Tsar de Russie, aux protestants des Provinces-Unies et parvient à convaincre la Prusse de se retirer de la coalition en lui laissant la Silésie. Une fois ces dispositions prises, notre énergique Marie-Thérèse se permet même de chasser les Français de Bohème. Cependant, l’armée française envahit en mai 1744 les Pays-Bas autrichiens et s’empare rapidement des places de Menin, Ypres, et de Furnes. L’année suivante, forte de 75 000 hommes, sous le commandement du maréchal Maurice de Saxe, elle assiège la ville de Tournai, place militaire contrôlant la vallée de l’Escaut et tenue par 9 000 Hollandais.

Pour venir au secours des assiégés, les Alliés (Anglais, Hanovriens, Hollandais et Autrichiens) au nombre de 53 000 quittent Bruxelles et foncent sur Tournai. Maurice de Saxe les attend de pied ferme sur le plateau de Fontenoy où les Alliés sont forcés de passer suite aux inondations qui touchent les environs de Tournai. Louis XV arrive le 8 mai et établit dans l’après-midi du 9 mai 1745 ses quartiers au château de Curgies, à Calonne, sur la rive gauche de l’Escaut, à quelque 2 kilomètres de Fontenoy. Tel Jean le Bon à la bataille de Poitiers, Louis XV est venu avec le dauphin pour en découdre avec les Anglais ; il prendra cependant moins de risques, en ne descendant pas, comme son prédécesseur, dans l’arène.

Le 11 mai 1745 se déroule le fait d’armes le plus éclatant de cette guerre de Succession d’Autriche qui est aussi une des grandes batailles de l’Histoire de France. L’armée française est dirigée sur le terrain par le maréchal de Saxe, une sorte de mercenaire au service de la France. Ce dernier, hydropique – maladie qui d’habitude engendre des enflures plus ou moins impressionnantes et incommode fortement celui qui en souffre – est cependant resté plein d’ardeur. Il le sera encore longtemps puisque les campagnes suivant 1748 seront accompagnées, à sa demande, d’une troupe de théâtre de campagne dirigée par sa maîtresse, la comédienne Madame Favart. Grand amateur d’art dramatique, le maréchal entend ainsi officiellement soutenir le moral des troupes et même le fortifier par la représentation de sentiments sublimes. En 1745, il fait face à l’armée des Coalisés, commandée par le duc de Cumberland, un général habile, courageux, résolu, héros national de son vivant et fils du roi d’Angleterre George II.

L’armée française est disposée en équerre sur la rive est de l’Escaut, sa droite appuyée au village d’Antoing, son centre face au village de Fontenoy, sa gauche face au mont de la Trinité. Ce dispositif est couvert par des redoutes et fortement garni d’artillerie. Une telle concentration de troupes dans un champ clos de deux kilomètres carrés rappelle le Moyen-Âge. Le 11 mai 1745, après des échanges d’artillerie dès le petit matin, les attaques des Alliés contre Antoine et Fontenoy échouent l’une après l’autre. Attaquant depuis Péronnes, les Hollandais et les Autrichiens se heurtent au tir meurtrier des redoutes françaises.

Cumberland, commandant des Alliés, risque le tout pour le tout et attaque entre Fontenoy et le bois de Barry un espace que Maurice de Saxe n’a pas équipé de redoutes. Malgré le mauvais temps et, par conséquent, un terrain fort boueux, le général anglais engage 14 000 hommes contre les Gardes françaises. Depuis Fontenoy et la redoute du bois de Barry, l’artillerie française croise le feu sur cette colonne venant de Vezon. L’attaque anglaise en rangs serrés parvient au contact de leur première ligne, malgré des pertes sévères causées par l’artillerie des Français.

C’est dans ce contexte qu’est prononcé le célèbre échange de politesses qui forgera la réputation de la bataille de Fontenoy. Celle-ci est en effet considérée comme une guerre en dentelle, au même titre que les autres batailles tout aussi cruelles de l’époque. L’infanterie anglaise fait face à la française, les officiers anglais saluent leurs homologues français : « Messieurs des Gardes françaises, tirez ! », s’écrie lord Hay en ôtant son chapeau ; « Messieurs les Anglais, nous ne tirons jamais les premiers, tirez vous-mêmes ! », répond tout aussi courtoisement le comte d’Auteroche.

Cette exclamation est restée célèbre, comme le « nuts » de Bastogne ou « La garde meurt mais ne se rend pas », sans doute jamais prononcé d’ailleurs. On la connaît et répète sans toutefois en savoir les réelles raisons. C’est ainsi que, contrairement aux apparences, cette réponse ne doit rien à la courtoisie ou à la politesse mais simplement à un point de règlement de l’infanterie qui interdisait à une troupe de tirer en premier à courte distance. On ne devait en aucun cas se trouver désarmé après avoir essuyé le premier tir. Or, recharger une arme prenait un temps suffisamment long pour que l’ennemi en profite. En réalité, ce règlement était dépassé et absurde depuis que la cadence de tir était accélérée.

Les Anglais ne réitèrent pas leur proposition et tirent alors, fauchant le premier rang des Français dont les troupes placées au centre du dispositif commencent à se débander. Les Anglais continuent à avancer lentement en rechargeant et en tirant jusqu’à pénétrer profondément au centre du dispositif français, où ils finissent par former un immense carré de 15 000 hommes. C’est en vain que les escadrons français, les uns après les autres, s’élancent avec courage à l’assaut de ce carré meurtrier. La situation semble bien mal engagée et on commence même à penser à l’évacuation du roi et du dauphin. Mais le maréchal de Saxe, reprend la situation en main. Il coordonne ces charges décousues et les fait appuyer par de l’artillerie portée en avant. Dès lors, un ouragan de feu, d’hommes et de chevaux s’abat sur les Anglais, les broie et les disperse. La bataille bascule et Cumberland ordonne la retraite.

Les Français sont victorieux mais le prix à payer est lourd. Le total des pertes des deux armées est de 15 000 hommes pour les Coalisés et de 7 000 pour les Français. Cette bataille est restée populaire en France car elle flatte vivement l’esprit national : c’est la seule des Temps modernes qu’un roi de France ait gagnée « en personne » contre les Anglais. Fontenoy est aussi l’ultime victoire française avant la Révolution.

Au soir de la bataille, Louis XV, prenant le Dauphin à témoin lui aurait dit : « Le sang des ennemis est le sang des hommes, la vraie gloire, c’est de l’épargner ».

Fontenoy ouvre la route du Nord à l’armée française qui envahit les Pays-Bas autrichiens et la Hollande. Elle s’empare en plus de Bruxelles, une ville qui n’avait jamais été prise par les Français, ainsi que de Maastricht. Elle menace de ce fait directement les Provinces-Unies. En un temps record, car Maurice de Saxe a renoncé à l’usage du camp d’hiver pour faire campagne dès le mois de janvier, tous les Pays-Bas autrichiens, la Zélande et la principauté de Liège sont occupés par les troupes de Louis XV. Le comble est que la France ne retire aucun bénéfice de cette campagne. Lors des discussions préliminaires au traité de paix d’Aix-la-Chapelle du 18 octobre 1748, Louis XV déclare « faire la paix en roi et non en marchand » et renonce à l’annexion des Pays-Bas autrichiens. Au grand désespoir du maréchal de Saxe, les troupes françaises évacuent le pays tandis que les alliés prussiens réussissent à conserver la Silésie. Ils font figure de seul véritable vainqueur. D’où l’expression qui fleurit en France, à cette époque, et qui nourrit le mépris des Français à l’égard de leur roi : « Bête comme la paix ».

Quant à nous, les futurs Belges, après avoir hébergé une terrible conflagration, une énième fois, sur notre grand champ de bataille européen, nous restons pour encore quelques temps sujets de la couronne autrichienne.

Marie-Thérèse, elle, déplore la perte de la Silésie cédée à la Prusse, et d’une petite partie du Milanais qu’elle laisse au roi de Sardaigne. Le reste des possessions héréditaires des sont cependant sauvegardées et Marie-Thérèse, conformément au vœu de son père, prend alors la tête de l’archiduché d’Autriche, du royaume de Hongrie et de Bohême. Cerise sur le gâteau, elle fait élire son mari à la tête de l’Empire sous le nom de François 1er.