Le suicide forcé de Rommel, le Renard du désert, raconté par son fils

Le suicide forcé de Rommel, le Renard du désert, raconté par son fils

Erwin Rommel, comme de nombreux officiers généraux allemands, ne cachait plus qu’il fallait négocier une paix séparée avec les Alliés occidentaux. Il manifestait au cours de discussions son opposition à la manière dont Hitler menait la guerre.

 

Le 20 juillet 1944, un attentat à la bombe contre Hitler a lieu dans son quartier général de Rastenburg, la Wolfsschanze (« la tanière du loup »), en Prusse-Orientale. Le complot mené par le colonel Claus von Stauffenberg devait éliminer Hitler et permettre à l’armée de prendre le pouvoir et de tenter de négocier une paix séparée avec les Occidentaux. Mais l’attentat échoue et la répression menée par les SS s’abat sur les officiers de l’armée allemande impliqués de près ou de loin dans ce complot. Rommel ne faisait pas partie du premier cercle des conspirateurs du 20 juillet. Il avait d’ailleurs été grièvement blessé quelques jours plus tôt dans le mitraillage aérien de sa voiture. Il n’est donc pas inquiété lors des arrestations de juillet et août.

 

 

Mais en octobre 1944, alors qu’il est encore en convalescence chez lui à Herrlingen, il reçoit l’ordre de se suicider, en échange de la préservation de son honneur et du respect de sa famille. Rommel choisit donc le poison pour sauver sa femme et son fils qu’il aimait infiniment.

 

Manfred Rommel avec son père et Lucie Mollin, sa mère.

 

Le fils de Rommel, Manfred, avait 15 ans en 1944 et il servait dans une batterie de défense antiaérienne voisine de leur domicile. Le 14 octobre, Manfred reçut la permission de rentrer à la maison, où son père était en convalescence.

 

Manfred Rommel à l'âge de 12 ans

 

Manfred a raconté les derniers moments passés avec son père :

« Je suis arrivé à Herrlingen à 7 heures du matin. Mon père prenait le petit-déjeuner. On m’a rapidement apporté une tasse et nous avons mangé ensemble, puis nous nous sommes promenés dans le jardin. “À 12 heures, deux généraux viendront ici pour discuter de mon avenir”, m’a dit mon père. “Donc, aujourd’hui, je verrai ce qui est prévu pour moi, le tribunal populaire ou un nouveau poste de commandement sur le Front de l’Est.”

“Accepteriez-vous un tel poste ?”, lui ai-je demandé.

Il a pris mon bras et a répondu : “Mon cher garçon, notre ennemi à l’Est est tellement horrible que toute autre solution ne peut-être que secondaire. Si l’ennemi parvient à conquérir l’Europe, même temporairement, ce serait la fin de tout ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. Bien sûr, j’irais.”

Peu avant 12 heures, mon père est monté dans sa chambre au premier étage et a changé de vêtements. Il a retiré les habits civils qu’il portait généralement sur son pantalon d’équitation et a revêtu sa tunique de l’Afrika Korps, son uniforme préféré, car il avait un col ouvert.

 

 

Vers 12 heures, une voiture vert sombre avec une plaque d’immatriculation de Berlin s’est arrêtée devant la porte. Les seuls hommes de la maison, outre mon père et moi, étaient le capitaine Aldinger et un caporal, vétéran de guerre, gravement blessé.

Deux généraux — Burgdorf et Maisel — sortirent de la voiture et entraient dans la maison. Ils ont respectueusement et courtoisement demandé la permission de parler à mon père en privé. Moi et Aldinger sommes sortis de la pièce. Ils ne l’arrêteront pas, me suis-je dit avec soulagement pendant que je montais les escaliers pour aller chercher un livre. Quelques minutes plus tard, j’ai entendu mon père monter l’escalier et entrer dans la chambre de ma mère. Désireux de savoir ce qui se passait, je me suis levé et je l’ai suivi. Il était au milieu de la pièce, le visage pâle. “Venez avec moi.”, me dit-il la voix tendue.

Nous sommes entrés dans ma chambre et là il m’a déclaré : “Je devais juste dire à votre mère que dans un quart d’heure je serais mort.”
Il a calmement poursuivi : “Il est difficile d’être tué par votre propre peuple. Mais la maison est encerclée et Hitler m’accuse de trahison. En tenant compte de mes états de service en Afrique, ils me donnent l’opportunité de mourir par empoisonnement, les deux généraux ont apporté le poison avec eux, son effet est fatal en trois secondes. Si j’accepte cela, les mesures habituelles de rétorsion ne seront pas prises contre vous. Et ils ne s’en prendront pas à mes collaborateurs.”

 

La famille Rommel (Manfred est à gauche)

 

“Croyez-vous tout cela ?”, ai-je lancé. “Oui je pense. Il est dans leur intérêt de ne pas laisser toute cette affaire éclater au grand jour. Au fait, j’ai été chargé de vous faire promettre que vous garderiez le silence. Si un seul aspect de toute cette histoire venait à être révélé, ils ne se sentiraient plus liés à cet accord.”

J’ai essayé à nouveau protesté en demandant si nous ne pouvions pas nous défendre. Il m’a dit : “Il n’y a pas de raison. Il est préférable pour un homme de mourir comme cela plutôt que d’être tué lors d’un échange de coup de feu, et de plus nous n’avons pratiquement pas de munitions.”

Nous nous sommes dit adieu et ensuite il m’a demandé d’appeler Aldinger. Pendant ce temps, celui-ci parlait à l’escorte pour qu’il ne puisse pas s’approcher de mon père. À mon appel, il est monté et a été choqué quand il a découvert ce qui se passait.

 

 

Mon père a parlé plus vite, nous répétant encore une fois, qu’il était inutile de se défendre. “Tout a été préparé jusque dans les plus petits détails. Ils m’accorderont même des funérailles d’état. J’ai demandé que cela se fasse à Ulm. Dans un quart d’heure, vous Aldinger, recevrez un appel téléphonique de l’hôpital Wagnerschule à Ulm et ils vous informeront que j’ai été victime d’un malaise sur le chemin d’une conférence.”
Il a vérifié sa montre. “Je dois y aller. Ils ne m’ont donné que dix minutes.”

Il a dit au revoir à nouveau. Ensuite, nous sommes descendus ensemble.

J’ai aidé mon père à mettre sa veste en cuir. Tout à coup, il sortit son portefeuille. “Il y a 150 Mark ici. Devrais-je prendre cet argent avec moi ?”
“Ce n’est plus vraiment important maintenant, monsieur le Maréchal”, a répondu Aldinger. Mon père a alors remis son porte-monnaie dans sa poche.

 

 

Alors qu’il entrait dans la salle, le petit teckel qu’il avait eu encore chiot, il y a quelques mois, a sauté de joie. “Enferme bien le chien dans le bureau, Manfred.” M’a-t-il dit et il a attendu dans le hall tandis que moi et Aldinger repoussions le chien dans le bureau.

Ensuite, nous sommes sortis de la maison ensemble. Les deux généraux étaient debout à l’entrée. Nous marchions lentement le long de l’allée… En s’approchant des généraux, ceux-ci ont levé leur bras droit pour saluer.
“Herr Field Marshal” a dit Burgdorf alors qu’il s’écartait devant mon père pour sortir du jardin. Un groupe de villageois se tenait sur le bord de la route. La voiture était prête. Le conducteur SS a ouvert la porte. Père a mis son bâton de maréchal sous son bras gauche et nous a serré la main à Aldinger et à moi avant de monter dans la voiture.

Les deux généraux ont rapidement pris place à ses côtés et les portes se sont refermées.

Mon père n’a pas tourné la tête quand la voiture est partie et a disparu après une courbe.

Après son départ, Aldinger et moi sommes rentrés en silence. Vingt minutes plus tard, le téléphone sonna. Aldinger répondit et la mort de mon père lui fut annoncée. À ce moment-là, ce qui lui est arrivé après qu’il nous ait quittés n’était pas clair. Plus tard, j’ai découvert que la voiture a stoppé à quelques centaines de mètres de notre maison, au bord de la forêt. Les gens de la Gestapo, qui étaient venus, en force, de Berlin ce matin-là et qui avaient reçu l’ordre de tirer sur mon père et de donner l’assaut à la maison s’il résistait ont assisté à la scène. Maisel et le conducteur sortirent de la voiture, laissant mon père et Burgdorf à l’intérieur. Lorsque le conducteur a été autorisé à revenir, environ 10 minutes plus tard, il a vu mon père s’effondrer et son bâton de maréchal tomber de sa main.

 

Voilà pour le récit du fils de Rommel.

 

Peu de temps après le suicide, le corps du Maréchal était amené dans un hôpital d’Ulm. La cause du décès fut attribuée à une thrombose coronaire. Le général Burgdorf interdit au médecin-chef, le Dr Mayer, de pratiquer une autopsie en disant : "Ne touchez pas le cadavre, tout est réglé de Berlin." On expliqua que la mort résultait d’une embolie. Hitler fit donner à Rommel des funérailles nationales, dans le but de masquer la vérité et de ménager l’opinion publique.

 

 

La cérémonie funéraire eut lieu le 18 octobre 1944 à l’hôtel de ville d’Ulm. Le Generalfeldmarschall von Rundstedt fut chargé de représenter Hitler. Il lit un discours qui contenait cette affirmation : "Son cœur appartenait au Führer", von Rundstedt n’assista pas à la crémation qui eut lieu aussitôt après ni ne se rendit à la maison mortuaire à Herrlingen.

 

 

 

 

Source : The Forced Suicide of Field Marshall Rommel, 1944’, EyeWitness to History

 

 

 

 

Déposition de Manfred Rommel en 1945 auprès des Alliés.

 

Manfred Rommel avec le fils de Montgomery en 2002

 

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