La chasse aux sorcières

La chasse aux sorcières

L’Inquisition va durer six siècles. Elle baigne dans un courant d’obscurantisme entretenu soigneusement par des clercs qui sont les seuls à savoir lire et écrire. Pendant qu’une prodigieuse civilisation se développe en Orient, l’Occident s’endort pour longtemps à l’ombre propice de l’Arbre de la connaissance du bien et du mal, dont seuls les prêtres peuvent juger les fruits.

 

 

Sorcière. Peinture à l'huile par Cornelius

 

Avant que la science ne puisse donner les explications aux causes réelles des tempêtes, des inondations, des tremblements de terre, des épidémies et des récoltes ratées, les hommes les attribueront à des créatures malfaisantes, les démons ou esprits du mal, et à leurs serviteurs sur terre. Dès la plus haute antiquité, il y aura des personnages étranges dans tous les villages, de vieilles femmes qui connaissent l’art de guérir avec des décoctions d’herbes, des hommes défigurés ou simplement nés avec une malformation congénitale, qui feront office de boucs émissaires dès qu’un phénomène naturel ou une épidémie se manifeste.

 

Dans le Deutéronome déjà, on considère la sorcellerie comme une abomination, et dans l’Exode, on recommande « Tu ne permettras pas à une sorcière de vivre ». La chasse à la magie et à la sorcellerie va prendre une dimension politique pendant le Haut Moyen Âge, qui va s’attacher à débarrasser un monde chrétien en expansion de son plus grand ennemi : le paganisme.

 

 

L’Église entreprend contre les anciens dieux une longue et coûteuse bataille. Elle a l’idée de proposer un succédané au polythéisme ancien en proposant à ses ouailles une longue série de saints, dont l’évocation permet d’espérer trouver une solution aux divers maux de la vie courante. On ne canonisera pas moins de 760 saints du VIIIe au Xe siècle, la plupart de parfaits inconnus, au point que les sites religieux eux-mêmes ne citent pas les motifs de pareil honneur.

 

On prie saint Acace pour les boutons purulents, Adrien pour se protéger de la peste, Cloud pour les furoncles, ulcères, etc., Fiacre pour la gale, Mamert pour les maux de ventre, Ambroise pour les abeilles et les animaux, Anne contre la pauvreté et pour les accouchements heureux, Antoine de Padoue pour les ânes, chevaux et la perte d’objets, Armel contre la sécheresse, etc. Si le résultat n’est pas atteint, le demandeur peut fouetter la statue du saint, histoire de lui mettre un peu plus de cœur à l’ouvrage dans son travail d’intercession avec Dieu. Si après ce traitement rien ne s’améliore, on en conclut que le mal est l’œuvre du Diable, et l’Église se désintéresse du problème. Il ne reste plus alors qu’à chercher le responsable parmi les sorcières et sorciers...

 

le pape Grégoire IX

 

Les croyances païennes se révélant vraiment difficiles à extirper, le pape Grégoire IX lance contre elles ses zélés et fanatiques inquisiteurs. Un de ses protégés, Conrad de Marbourg, est un véritable psychopathe. Chargé par le pape d’extirper l’hérésie d’Allemagne, il met un zèle inouï à s’acquitter de sa tâche, flanqué de deux assistants aussi ignorants que fanatiques. Ils vont finir par provoquer la panique dans le pays, et certaines de leurs victimes vont tout avouer d’emblée avant de passer par la torture, les privant ainsi d’un rare plaisir.

 

N’hésitant devant rien pour l’accomplissement de leur tâche, ils vont entreprendre une croisade contre les nobles hérétiques. Un groupe de chevaliers finira par les assassiner.

 

Du lynchage collectif au marteau des sorcières

 

L’histoire est jalonnée du lynchage, individuel ou collectif, de personnes à qui l’on fait endosser la responsabilité d’événements particuliers. Les chrétiens connaissent bien le phénomène, eux qui furent accusés de l’incendie de Rome par Néron. C’est probablement pourquoi l’Église primitive considérait les supposés fauteurs de troubles plus comme des victimes du Malin que comme des criminels, et elle recommandait qu’ils soient poursuivis plus pour folie que pour sorcellerie. Plutôt que de les condamner au bûcher, ils étaient réduits à l’état servile et mis au service de l’Église.

 

Cette habitude de faire comparaître les coupables devant une cour conduisit à quelques procès bizarres, où comparurent des animaux. Ainsi, un taureau qui avait provoqué la mort d’un jeune homme fut condamné à mort. Une truie qui avait dévoré un enfant fut pendue, et un loup fut condamné à labourer en lieu et place du bœuf qu’il avait occis. Certains procès furent remplacés par des ordalies, autrement dit le jugement de Dieu. L’ordalie par l’eau (bénite) glacée était fort appréciée par les spectateurs. L’accusé était jeté dans la rivière. S’il coulait, il était considéré comme reçu par Dieu, donc innocent. S’il flottait, il était coupable, et sans doute condamné à aller se réchauffer sur le bûcher. Cherchez l’erreur.

 

 

L’ordalie par le feu consistait à traverser deux bûchers entrecroisés sans se brûler. Succès de foule garanti. Mais l’apparition de l’Inquisition va ranger ce genre de spectacle au rang d’un artisanat désuet. Désormais, les bûchers vont se multiplier partout, avec quelques grandes vedettes au programme : Jeanne d’Arc, Gilles de Rais, les commandeurs de l’ordre du Temple, etc. En 1233, le pape fulmine une première bulle contre les sorcières, Vox in Roma, où il décrit leur sabbat. En 1326 Jean XXII, dans Super Ilius Specula, définit la sorcellerie comme une hérésie. Comme le souverain pontife s’adresse ex cathedra dans une bulle, et qu’il est dès lors couvert par le dogme de l’infaillibilité pontificale, on conclut que l’Esprit Saint s’est à nouveau surpassé, et l’on comprend mieux les réticences de la Curie romaine à l’égard des velléités, en l’an 2000, de Jean Paul II de reconnaître certaines erreurs passées. En 1484, Innocent VIII promulgue Summis desiderantes affectibus qui condamne officiellement tout acte de sorcellerie, et surtout laisse le libre-arbitre aux inquisiteurs pour la combattre.

 

 

Le Malleus maleficarum

 

Le summum de la stupidité est atteint en 1486 avec l’édition du Malleus maleficarum, le Marteau des sorcières, commis par deux inquisiteurs, dominicains comme il se doit, Jacob Sprenger et Henrich Kramer. Ce torchon innommable va être la bible de tout inquisiteur bien né, et sera responsable de la mort de dizaines de milliers d’innocents. Ces victimes, qui sont-elles ? À 80 % des femmes. On leur reproche leur sexualité débridée (ne sont-elles pas à l’origine du péché originel ?), leur « vagin insatiable », les positions contre nature comme le chevauchement de la femme, qui intervertissent l’ordre normal des choses. Le Malleus va plus loin encore dans le délire sado-maso d’auteurs manifestement perturbés : il affirme que les sorcières volent aux hommes leur sexe et les cachent dans des nids.

 

 

Elles entretiennent bien sûr des relations sexuelles coupables avec le démon, qui laisse sur leurs corps les traces de ces étreintes, le plus souvent des grains de beauté. Comme ils ne sont pas toujours visibles, les inquisiteurs se feront un devoir d’examiner à loisir le corps dénudé de leurs victimes, à la recherche de ces preuves. Cela si elles sont jeunes et accortes, ce qui est loin d’être souvent le cas. Les victimes de prédilection sont souvent âgées, et riches. Leur fortune sera confisquée. Les veuves seront également des proies de choix. Fortune confisquée...

 

C’est l’honneur de l’ordre des jésuites d’avoir eu dans ses rangs Friederich Spee, qui fut l’un des rares à avoir eu le courage de dénoncer le scandale des procès en sorcellerie. Dans son livre De Cautio Criminalis (De la prudence en matière criminelle), il écrit avoir suivi plus de 200 procès et accompagné les victimes au bûcher : « De toutes les malheureuses que j’ai assistées jusqu’au bûcher, aucune, je l’affirme sous serment, n’était coupable du crime dont on l’accusait. »

 

 

Les femmes ne seront pas les seules victimes de la chasse aux sorcières. Ainsi, l’Angleterre vote en 1677 une loi qui condamne les météorologues au bûcher. On peut comprendre cette mesure, compte tenu de la qualité de leurs prévisions jusqu’il y a peu. D’ailleurs, cette loi ne fut abrogée qu’en 1959...

 

 

 

Il est fort difficile d’estimer le nombre de victimes de la chasse aux sorcières. Les chercheurs situent entre 40 000 et 100 000 le nombre des malheureux qui périrent injustement pendant les cinq siècles de la paranoïa diabolique qui étreignit l’Europe, et se répandit même en Amérique, où le procès des sorcières de Salem connut un grand retentissement. Quand le monde émergea de cet horrible cauchemar, il découvrit
un cortège de meurtres légaux et de confessions forcées, résultats de la peur, de l’ignorance, du fanatisme, d’une sexualité bridée et d’une hystérie rampante. La honte de ce chapitre sombre de l’histoire nous poursuit encore.

 

Les Sorcières ou Tandem / Jean Veber

 

Linda maestra ! / Goya

 

La sorcière : A. Dürer