Le maître-chanteur d’Anne Frank. Qui dénonça les Frank à la Gestapo ?

Le maître-chanteur d’Anne Frank. Qui dénonça les Frank à la Gestapo ?

En 1950, la maison d’édition américaine d’Alfred A. Knopf rejeta un manuscrit, jugé ainsi : « Une histoire vraiment assommante... le monotone récit des chamailleries d’une famille, les petites contrariétés et les émotions d’une adolescente. Même si cet ouvrage était arrivé cinq ans plus tôt, quand le sujet était d’actualité, je ne crois pas qu’il aurait eu la moindre chance d’être publié. »

Après avoir précédemment rejeté « Animal Farms » (1945), sous le prétexte que les histoires d’animaux étaient trop difficiles à vendre, Knopf allait longtemps se mordre les doigts, puisque les souvenirs d’Anne Frank allaient se vendre à 30 millions d’exemplaires dans le monde entier.

Bien qu’universellement connu sous le titre « Le Journal d’Anne Frank », ce ne fut jamais celui de l’ouvrage qui fut publié en Hollande pour la première fois, sous la dénomi­nation « L’annexe : notes du 12 juin 1942 au 1er août 1944 ». Le titre de l’édition anglaise fut : « Anne Frank : le journal d’une jeune fille ». Et le titre que tout le monde connaît est celui d’une production de Broadway en 1955, pièce respon­sable de nombreuses idées fausses relatives à Anne et à sa vie recluse.

Anne n’était pas une jeune fille mi-ange, mi-oie blanche, et les Frank ne se cachèrent pas en solitaires dans une pièce exiguë. Ils vécurent avec d’autres personnes dans un ensem­ble de pièces de 500 m2. Aussi, avant de se pencher sur les personnages de cette tragédie, convient-il d’abord d’examiner les faits.

Quand Hitler accéda au pouvoir en Allemagne, Otto Frank (1889-1980) jugea plus prudent de quitter le pays et de s’établir en Hollande, où il semble qu’il mésestima grandement la menace nazie pesant sur les Juifs de ce pays, même après l’invasion du 10 mai 1940.

Julianne Duke, qui fut leur voisine à Amsterdam, raconta après la guerre que ses parents, au vu des inscriptions qui fleurissaient sur les murs, se préparèrent rapidement à émigrer aux États-Unis, suggérant aux Frank de les accompagner. Apparemment, Édith Frank (1900-1945) était sensible à cette idée, mais son mari Otto « ne voyait aucune raison de quitter la Hollande. Il avait foi en la bonté fondamentale de l’être humain, plutôt que de prendre conscience de la partie sombre et irrationnelle de la nature humaine ».

Édith Frank et ses deux filles

Cette confiance mal placée, qui allait emporter toute sa famille, finit par faire place à la froide prise de conscience de ce que les nazis avaient en tête concernant le sort de tous les Juifs hollandais. Cela l’incita à aménager l’annexe de ses installations commerciales en vue d’un long séjour, et à trouver de l’aide auprès de personnes courageuses et dignes de confiance, qui assureraient l’approvisionnement des reclus.

L’ami de la famille et associé, Hermann van Pels, rejoi­gnit les Frank dans leur cachette en 1942, avec sa femme, Augusta, et son fils Peter. Le 16 novembre, le petit groupe fut informé que le dentiste juif Fritz Pfeffer était en difficulté, et il marqua son accord pour qu’il les rejoigne. Il y avait donc huit personnes qui se cachaient, plus une équipe d’une bonne demi-douzaine d’autres qui s’occupait de l’intendance, la plupart d’entre eux travaillant pour Otto Frank. Ce fut donc une espèce de miracle si l’annexe garda son secret pendant plus de deux ans.

Anne commença la rédaction de son journal intime quelques jours après que la famille fut entrée dans la clandes­tinité, mais, parce que différentes versions virent le jour, cela donna la possibilité aux révisionnistes de l’Holocauste et à quelques illuminés de prétendre qu’il s’agissait d’un faux.

Anne était occupée à la rédaction de son texte quand elle entendit à la radio un appel du gouvernement hollandais en exil, demandant à tous les citoyens qui vivaient sous la botte de l’occupant de conserver un compte rendu des événements, en vue d’une publication après la guerre. La jeune fille rêvait de faire carrière dans le journalisme, et elle entreprit de réécrire son manuscrit, évitant les passa­ges qu’elle estimait ne pas devoir tomber dans le domaine public.

Otto expurgea considérablement l’ouvrage après la guerre, pour des raisons évidentes. La puberté n’est pas une époque facile de la vie, spécialement si vous êtes enfermée dans une suite de pièces avec votre famille proche et une bande d’étrangers, et Anne avait tendance à avoir la plume acerbe et à devenir extrêmement critique vis-à-vis de tout le monde, à l’exception de son père adoré.

La pièce de théâtre mentionnée ci-dessus donna également l’impression que le livre renfermait un aperçu rose bonbon à la Disney de l’éveil romantique d’une jeune fille, puisqu’elle avait soigneusement censuré toute l’âpreté du récit original, en édulcorant le monde qui l’entourait.

C’est sans grande surprise que le groupe de reclus fut finalement trahi, et l’officier de la Gestapo Karl Silberbauer (1911-1972) fit irruption dans l’annexe le 4 août 1944. Les huit occupants furent arrêtés. Silberbauer se saisit de la mallette dans laquelle Anne consignait ses écrits et jeta le contenu sur le sol, puis la remplit avec les papiers, les affaires personnelles et les valeurs de ses prisonniers. Tous, à l’exception d’Otto, périrent dans les camps, mais la responsable de l’équipe d’approvisionnement, Miep Gies (1909-2010), amie proche de la famille et contremaître de l’affaire de pectine et d’épices, rassembla dans une boîte les papiers tombés à terre, pensant les rendre à la jeune fille après la guerre.

Elle déclarera plus tard qu’ils restèrent sans être lus jusqu’au retour solitaire d’Otto, et que si elle les avait lus, elle les aurait probablement brûlés, puisqu’Anne avait utilisé sans prendre de précautions les noms des membres de l’équipe d’approvisionnement, et de leurs fournisseurs au marché noir.

Le sort d’Anne est une chose navrante et bien connue, mais la véritable histoire ne commença qu’au moment où Otto trouva un éditeur qui publia les souvenirs de sa fille dans l’annexe. Les ventes ne furent pas particulièrement significatives, jusqu’à la fameuse pièce de 1955, produite par Frances Goodrich et Albert Hackett, mari et femme, dont les précé­dentes productions avaient été des succès couronnés par diverses récompenses, mais uniquement dans le domaine de comédies musicales comme Easter Parade, Seven Brides for Seven Brothers et It’s a Wonderfull Life.

Qui était le traître masqué, celui qui dénonça les Frank à la Gestapo ?

Pendant des années, les soupçons pesèrent sur une série de personnes, certaines proches des Frank, d’autres des relations plus éloignées. D’aucuns ont injustement émis l’hypothèse que, leur découverte se révélant inévitable, un membre du réseau d’approvisionnement aurait obtenu l’immunité de la Gestapo en échange du renseignement. Il faut reconnaître qu’il est très inhabituel qu’à l’excep­tion de ceux qui furent arrêtés, deux personnes seulement habitant à cette adresse, Johannes Kleiman et Victor Kugler, fussent emmenées en prison. Les locaux du 263 Prinsengracht étaient assez particu­liers : l’annexe secrète s’étendait sur deux étages, et le reste du bâtiment abritait le commerce de pectine et d’épices d’Otto Frank, Opetka, qui employait plusieurs personnes.

On peut difficilement croire qu’il y avait encore quelqu’un à cette adresse qui ignorait la présence dans les lieux du propriétaire, de sa famille et de quatre autres occupants, ne serait-ce que par la quantité de nourriture qui y était amenée. Suggérer que quelques personnes seulement étaient au courant est complètement idiot. La Gestapo était tout sauf stupide, et il semble hautement improbable qu’elle soit tombée dans le piège des dénégations outragées des autres occupants du 263. La procédure habituelle aurait été d’embarquer quiconque était susceptible d’être impli­qué dans l’histoire à un degré ou l’autre, le coller devant le premier mur, et le fusiller à titre d’avertissement pour les autres habitants de la ville.

Aussi, la publication de l’édition hollandaise raviva-t-elle l’intérêt pour l’affaire, et la demande du public pour une enquête destinée à retrouver le traître. Lors de celle qui fut diligentée en 1948 par la police d’Amsterdam, on interrogea Miep, Kleiman et Kluger, avant de se tourner vers les employés d’Opetka, et spécialement Willem van Maaren et Lammert Hartog. Ce dernier admit spontanément que deux semaines avant l’arrestation, lui et van Maaren avaient discuté du danger potentiel représenté pour tous par les Juifs cachés dans les étages. La commission d’enquête ne se révéla pas des plus efficaces, et l’affaire se termina par un non-lieu. Elle le serait sans doute restée sans l’intervention d’une bande de néonazis, dans un théâtre de Vienne, en 1957. Pendant une représentation de la pièce de Goodrich-Hackett, quelques révisionnistes de l’Holocauste se levèrent pour dénoncer toute l’histoire comme un gigan­tesque canular.

Un des spectateurs présents leur fit face, et se vit mettre au défi de prouver la vérité en recherchant l’auteur de l’arres­tation, Silberbauer. Malheureusement pour les néonazis, celui à qui ils s’étaient attaqués n’était autre que Simon Wiesenthal qui releva volontiers le gant. Il retrouva Silberbauer en 1963, travaillant dans la police de Vienne, dans un commissariat situé à l’angle de la rue du théâtre où il avait été mis au défi. Silberbauer fut suspendu de ses fonctions pendant l’enquête, qui conclut qu’il n’avait fait qu’obéir aux ordres. Et comme Otto Frank vint en personne témoigner qu’il était resté irréprochable pendant l’arrestation, il fut autorisé à reprendre son poste. Mais le procès relança l’affaire, après que Frank eut déclaré à la presse que ce n’était pas celui qui avait procédé à l’arrestation qui était importante, mais le traître, qui devait être recherché et puni. Une autre enquête fut instruite.

En 1963, l’attention se focalisa de plus en plus sur Hartog et sa femme Lena qui avait « oublié », lors de son audition de 1948, de mentionner le fait qu’elle travaillait comme technicienne de surface au 263, Prisengracht. Des recher­ches plus approfondies révélèrent qu’elle nettoyait également chez Petros et Anne Genot, lesquels travaillaient dans une société qui était propriété du frère de Kleiman. Pendant sa déclaration, Anne Genot déclara que fin juillet 1944, Lena lui avait parlé des clandestins du 263, disant qu’elle craignait que leur présence ne constitue un grave danger pour son mari et pour tous ceux qui travaillaient chez Opetka. Mais une fois de plus, l’enquête ne donna aucun résultat.

Il semble aujourd’hui que la collaboration économique, peu connue, d’Otto avec les nazis soit la clé du problème. Bien qu’il n’ait certainement éprouvé aucune sympathie pour ces derniers, Otto ne voyait aucun problème au fait de commercer avec eux et d’engranger des profits. Il était toujours prudent et soucieux de l’identité de ceux à qui il écrivait des remarques désobligeantes sur les nouveaux maîtres de la Hollande. Mais une de ces lettres antiallemandes tomba entre les mains d’un collaborateur et mouchard hollandais, Joseph Jansen, lequel s’empressa de l’envoyer au siège local du parti, où elle échoua sur le bureau du nazi hollandais Anton « Tony » Ahlers. Celui-ci la subtilisa et la mit dans sa poche, avec l’idée de réaliser un profit substantiel. Bien qu’antisémite convaincu, et titulaire d’un casier judiciaire chargé, Ahlers était en relations d’affaires avec Frank via sa propre société. Il s’en alla le voir, apparemment pour sauver la famille de la déportation et d’une mort certaine. Et dans la foulée, il commença à les faire chanter.

Ahlers augmentait en effet ses revenus en trahissant des Juifs et des membres de la résistance hollandaise, à 40 florins la tête. En juillet, sa société avait fait faillite, et les Frank et leurs amis ne représentèrent dès lors plus aucun intérêt financier pour lui. Puisque le « contenu » de l’annexe repré­sentait alors 500 florins (les nazis avaient mis au point un système de bonus à la qualité des prises), Ahlers les livra aux Allemands.
Bien qu’emprisonné après la guerre pour des motifs similaires, il n’avoua jamais avoir trahi les Frank, conscient de ce que, dans le climat de 1945, les choses auraient très mal tourné pour lui. Il se vanta néanmoins plus tard de la part qu’il avait prise dans leur arrestation, comme en témoi­gnèrent son frère Cas et son fils, Antoon. Il continua à faire chanter Otto après la guerre, et ce, jusqu’à la mort de sa victime. Cette fois, le levier, c’étaient les affaires faites par Opetka avec le régime nazi.

Dans le climat de chasse aux collaborateurs dans l’après-guerre, Frank avait la sensation que sa société aurait pu être confisquée si la vérité était connue. Et après l’appa­rition du phénomène Anne Frank, il aurait été particuliè­rement difficile à admettre qu’il avait été en affaires avec ceux qui avaient massacré toute sa famille. Selon Cas et Antoon junior, Tony vécut très conforta­blement jusqu’à ce que sa vache à lait meure, en 1980. Il devint alors morose, et sombra dans l’alcoolisme et la violence. Sa femme finit par le quitter en 1985, après qu’il eut tenté de l’écraser avec sa voiture.

Hormis les témoignages des membres de sa propre famille qui, à ce stade, ne peuvent être considérées que comme des rumeurs, il reste une foule de preuves circonstancielles et corroborantes qui désignent Ahlers comme le traître des Frank.

Une des plus évidentes étant le fait qu’un des policiers qui accompagnait Silberbauer lors de la descente de police était Martin Kuiper (1898-1948), qui vivait chez Tony et son épouse. Parmi la longue litanie des motifs pour lesquels Kuiper fut exécuté figure l’assassinat d’une des héroïnes de la résistance hollandaise, Hannie Schaft, alias la « Fille aux cheveux rouges ».

Il y avait une autre famille qui se cachait dans un immeu­ble en face du 263. De l’autre côté de la Merwedeplein, la famille Geiringer s’était retirée dans des installations du même type que celles qui abritaient les Frank, chacune ignorant la situation de l’autre. Les Geiringer avaient choisi de disparaître quelques mois avant les Frank, et eux aussi vécurent de la même incroyable manière pendant deux ans, avant leur trahison en mai 1944. Le père, Erich, et son fils Heinz moururent dans les camps de concentration, mais la mère, Elfielde (1905-1988), et sa fille Éva, une amie d’Anne, survécurent.

Dans la confusion et l’horreur de la libération du camp d’Auschwitz-Birkenau, les deux femmes tombèrent par hasard sur Otto, et retournèrent avec lui à Amsterdam. Otto et « Fritzi » se marièrent en 1953 et s’installèrent à Bâle, en Suisse. Éva, née en 1928, aujourd’hui Eva Schloss, vit au Royaume-Uni. Son propre livre, « L’histoire d’Éva : le récit d’une survivante par la belle-sœur d’Anne Frank (1988) » est également extraordinaire, mais n’arrivera jamais à être aussi célèbre que celui d’Anne.