Éléonore Cobham a-t-elle tenté de faire mourir le roi d’Angleterre Henri VI… de peur ?

Le 7 juillet 1452, dans sa sinistre dernière prison qu’est le château Beaumaris d’Anglesey, Éléonore Cobham succombe après plusieurs années de détention. Pendant dix ans, elle a été traînée de geôle en geôle, déplacée sans ménagement de la forteresse de Chester à celle de Kenilworth, puis sur l’île de Man pour finir ses jours loin de la cour d’Angleterre, privée des honneurs et montrée du doigt depuis le jour où, en chemise, elle dut faire amende honorable devant la foule et les grands à Londres. Elle a subi aussi la honte de voir annuler son mariage avec le duc de Gloucester, l’oncle du roi Henri  VI. Elle n’a échappé qu’au pire, la mort sur le bûcher, la peine réservée aux sorcières.

Son crime ? Avoir tenté de faire mourir le roi d’Angleterre Henri VI… de peur !

Une séduisante maîtresse

 

En 1423, le duc de Gloucester, Humphrey de Lancastre, avait épousé Jacqueline de Hainaut. Cette princesse était aussi en possession de la Hollande, la Zélande, la Frise et quelques autres terres prospères. Malgré les « qualités » de son épouse, Gloucester s’avise dès 1425 que la noble dame est encore mariée à Jean IV de Brabant bien qu’elle se considérait comme séparée légalement et religieusement. En fait, si Gloucester se montre tout à coup à ce point pointilleux, ni la politique ni la raison d’État n’en sont la cause. Cupidon est le seul responsable, ou plutôt Éléonore Cobham, la séduisante jeune femme, nouvelle maîtresse du prince. Gloucester a décidé de rompre son mariage avec Jacqueline de Hainaut et d’épouser son amante. Il met son projet à exécution en 1428.

Éléonore et Humphrey

En 1435, il lui fait don de la moitié de ses biens et l’année suivante, il la fait nommer dame de la Jarretière, car Éléonore Cobham est désormais pour tous, la duchesse de Gloucester. À Greenwich, le couple règne au milieu de sa cour personnelle bien à l’image d’Éléonore Cobham : spirituelle, intelligente, cultivée. Mais Humphrey de Lancastre, son époux, est un ambitieux et Éléonore va payer le prix de cette ambition qu’elle cautionne et même entretient.

Un souverain crétin et deux ambitieux jaloux

 

Dès 1435, Gloucester et Henri de Beaufort se disputent le pouvoir en Angleterre, car le roi Henri VI est encore mineur. Le malheureux, orphelin de père à dix mois (en 1422) n’avait de souverain que le nom tant à cause de son âge que des signes de carences mentales de plus en plus évidents.

La guerre de Cent Ans n’était pas encore terminée et le roi d’Angleterre gardait des prérogatives sur la couronne française. Gloucester souhaitait poursuivre la guerre, Beaufort penchait pour une solution diplomatique. Le clan de Beaufort avait tout avantage à affaiblir Gloucester, car, dans un premier temps, l’évincer aurait été bien difficile : Gloucester était l’oncle du souverain mineur et jouait le rôle de régent d’Angleterre. Bien plus, si Henri VI décédait sans héritier mâle avant son oncle Gloucester, ce dernier pouvait accéder au trône. Les ennemis de Gloucester attendirent leur heure et trouvèrent deux failles : l’ascendant d’Éléonore Cobham sur un époux épris et le crétinisme d’Henri  VI. Le complot pouvait se mettre en place. Éléonore fut la première à en faire les frais.

Une duchesse régicide en puissance

 

En 1441, des rumeurs circulent en Angleterre à propos de malheurs prédits à Henri VI par des astrologues. Psychologiquement hyperémotif, Henri  VI conçoit de grandes frayeurs en apprenant qu’une grave maladie le guetterait, il pense qu’il risque de mourir sous peu. Cette idée obsédante le rend encore plus fébrile. Pour certains membres de son entourage, il faut connaître la source de ces bruits si nuisiblement propagés. Les ennemis de Gloucester ont eux aussi consulté des astrologues qui ont émis des prédictions à l’opposé des mauvais augures. Pour eux, à n’en pas douter, il y a eu complot contre le jeune Henri VI. Les ennemis de Gloucester tournent leurs regards vers l’épouse de leur rival. Éléonore, affirment-ils, est coutumière des consultations d’astrologues. Elle fraye avec des gens dotés de pouvoirs occultes, semeurs de mensonges, s’adonnant à cette pratique satanique qu’est la nécromancie. Trois astrologues, supposés coupables d’avoir distillé le poison dans l’esprit du roi, Thomas Southwell, Roger Bolingbroke et John Home sont arrêtés et torturés. Home est un chanoine érudit, chapelain d’Éléonore. Bolingbroke, enseignant à Oxford, est un familier de la famille Cobham. Southwell est un médecin réputé et fréquente Éléonore. Afin de discréditer Éléonore et d’affaiblir Gloucester, leurs détracteurs firent de ces adeptes de l’astrologie (une pratique fréquente à l’époque), des suppôts de Satan.

Le diable arrive bien à propos

 

Bolingbroke avouera à ses tortionnaires ce qu’ils voulaient entendre et aussi qu’Éléonore était complice de ses pratiques. Cela ne lui évitera pas d’être pendu et écartelé. L’épouse de Gloucester concéda qu’elle avait parfois recours à certains sortilèges, mais qui n’étaient en rien préjudiciables à la personne royale. Elle achetait des potions à Margery Jourdemayne non pour empoisonner quiconque, mais pour devenir féconde, car elle se supposait stérile. Pour le malheur d’Éléonore Cobham, et au grand bonheur des ennemis de Gloucester, Margery s’était trouvée mêlée à une affaire de sorcellerie et inquiétée en 1432. On l’appelait familièrement « The Witch of Ey », surnom ne laissant aucun doute sur sa propension aux diableries.

Malgré ses protestations de loyauté envers le jeune Henri  VI qui, par ailleurs, semblait lui vouer quelque amitié, Éléonore fut incarcérée et connut une fin tragique, même si le bûcher lui fut épargné en raison de son rang. Il fut dès lors plus aisé d’achever un ennemi déjà blessé. En 1447, Gloucester fut convaincu de fomenter une révolte contre la couronne depuis le pays de Galles. Arrêté le 18 février, il mourut en prison au bout de quelques jours, vraisemblablement assassiné par le clan Beaufort. Sa « sorcière d’épouse » croupissait en prison, il lui était donc impossible de rallier des partisans.

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