Etre ouvrier au XIXe siècle

Etre ouvrier au XIXe siècle

Ouvrières de sucrerie

« Priez l’une d’elles de vous montrer sa main. Les ongles sont à demi rongés ; l’extrémité du doigt présente un méplat produit par l’usure de la chair... Quelquefois, ce ne sera plus un doigt que vous verrez, mais un moignon sanglant que l’ouvrière recouvre d’un linge, non pas tant pour moins souffrir que pour ne pas tacher le sucre qu’elle manipule. La malheureuse n’a même pas la ressource d’une callosité protectrice. Le sucre râpe tout. » (Témoignage)

Les téléphonistes

« Ces jeunes filles ne gagnent, après un stage gratuit de quelques mois, que 800 francs par an. Or quel est leur travail et dans quelles conditions l’exécutent-elles ? Elles sont généralement au nombre de cinquante ou soixante dans des salles hermétiquement closes, où l’air est sursaturé d’émanations malsaines et dont la température s’élève pendant l’été à plus de 30°. Elles restent debout pendant dix heures, exposées ainsi aux désordres génitaux les plus graves, ont presque constamment le transmetteur à la bouche, le récepteur à l’oreille, et n’interrompent cette occupation que pour manœuvrer les jack-knives (conjoncteurs) ou relever les annonciateurs. D’une pareille tâche que retirent-elles? Des affections nerveuses, des troubles de l’appareil circulatoire et de l’appareil respiratoire. Mme la doctoresse Gache-Sarrante estime à 10 % par jour le nombre des demoiselles téléphonistes malades. » (Témoignage)

Taudis parisiens

Lorsqu’on entre dans la moins repoussante des maisons de la Villette, de la Goutte-d’or ou de Montmartre, «vous êtes tout d’abord suffoqué par l’odeur pénétrante qui se dégage des latrines, placées au milieu de chaque étage, toujours ouvertes, rarement nettoyées et qui servent chacune à dix ou quinze personnes. L’escalier, large de quatre-vingts à quatre- vingt-dix centimètres, ressemble à un boyau, et l’obscurité est profonde même au milieu du jour. Montez encore? À mesure que vous vous rapprochez de l’étage supérieur, un relent plus nauséabond vous étreint la gorge et vous soulève le cœur : c’est le parfum des plombs, placés, comme les latrines, en bordure de l’escalier. Ouvrez enfin l’une de ces portes et pénétrez [...] Il vous semble d’abord que vous allez heurter le plafond de la tête ; la pénombre triste et sale des ciels d’hiver règne en toute saison dans cette demeure, l’air y est lourd et méphitique, et par la fenêtre entrent l’été les émanations du ruisseau. C’est le domicile du travailleur. » (Témoignage)

Encore au début du XXe siècle, rue André-del-Sarte, à Montmartre, les s.d.f. de l’époque payaient 3 sous la nuit pour s’entasser dans une écurie et 4 pour avoir l’avantage de s’allonger entre les chevaux, sur des litières mélangées de crottin... Pour le même prix, on pouvait dormir dans des sacs disposés à l’intérieur d’un hangar fractionné en « cages à lapins ». À Saint- Ouen, un particulier construisit dans le même but un dortoir répugnant sur un terrain destiné à l’élevage de porcs.

Dortoirs tueurs

Dans la plupart des usines de Haute-Loire, les ouvrières étaient logées dans d’épouvantables conditions d’hygiène. À 18 ans, elles en paraissaient 30. Les dortoirs étaient des combles, mal aérés et fort étroits, où elles gelaient l’hiver et suffoquaient l’été. Les draps des lits, où enfants et femmes dormaient par deux, n’étaient changés qu’au bout de deux mois. Certains établissements étaient appelés les « tombeaux des enfants de la Haute-Loire ».

Dormir habillé

Généralement, les ouvriers agricoles dormaient tout habillés, malgré leurs chemises gorgées de pluie et de sueur, rarement changées. D’où la fréquence de bronchites, de pneumonies et de rhumatismes.

Exploitation des jeunes

Le 27 janvier 1891, le député Dumay cita à la tribune de l’Assemblée Nationale le cas d’enfants de 14 ans qu’un teinturier obligeait à des journées de 16 heures. Ces faits scandaleux étaient en fait courants dans les petits ateliers, où l’inspecteur du travail ne pénétrait presque jamais.

« Jetez les yeux, dit un chroniqueur, à travers la croisée dépourvue de rideaux, sur ce modeste intérieur d’un prolétaire. Sa fille aînée est là, derrière la vitre, dès six heures du matin, penchée sur son ouvrage. L’heure n’est pas très matinale, si vous voulez ; mais à minuit la pauvrette était encore sur pied. Huit heures. La voilà dans la rue, nu-tête, se rendant à l’atelier de couture, où elle passera dix ou douze heures. Le soir, rentrée chez elle, elle reprend son dé. Comme elle travaille consciencieusement, les voisins lui confient de menus travaux. Ce sont ses grands profits. Ils s’élèvent à 14 francs, après six ou sept nuits d’acharné labeur. Rarement elle se permet quelques heures de loisir. À ses camarades qui viennent la chercher le dimanche, sa mère, qui fait des ménages, répond invariablement : Elle n’a pas le temps, il faut qu’elle travaille. »

Pollution mortelle en atelier

Les poussières constituaient un véritable poison, surtout chez les armuriers. La sidérose, ou présence de particules métalliques ou minérales dans les bronches de ces ouvriers, provoquait des lésions par lesquelles s’introduisaient les bacilles paratuberculeux. Entre 1880 et 1889, sur un total de 792 décès, 200 armuriers de Saint-Étienne moururent de phtisie, soit une proportion de 25,25%. Dans l’industrie des passementiers de cette ville, 160 des 1120 décès durant la même période – soit 14,28 % – étaient dus à la même maladie.

Cavernes du Nord

Les corons des mineurs étaient généralement bien plus propres que les caves, les chambres et garnis des villes où la saleté des murs, des planchers et des habitants, rarement lavés, attiraient les parasites. On tentait de décourager les punaises en recouvrant les murs d’un mélange de poivre et de savon noir. Les puces se réfugiaient volontiers dans les matelas et paillasses bourrées de pommes de terres qui, bien sûr, pourrissaient.

À Lille, vers 1860, trois mille ménages d’ouvriers croupissaient dans des caves. Celle du numéro 40 de la rue des Etaques est ainsi décrite :

« ...Le fond de la cave est entièrement obscur. Le sol est humide et inégal, les murs sont noircis par le temps et la malpropreté. L’air est épais et ne peut jamais être renouvelé à cause de l’absence d’ouverture autre que le soupirail. L’espace est de 3 mètres sur 4 et est rétréci par une quantité d’ordures de toutes sortes. Il n’y a ni paille ni couverture. La femme qui loge au fond de cette cave n’en sort jamais, elle a 63 ans ; le mari n’est pas ; ils ont deux filles. Ces quatre personnes demeurent ensemble et n’ont pas d’autre domicile... »

À Roubaix ou Amiens, les logements n’étaient pas moins tristes et moins insalubres.

Budget d’une ouvrière

«À Paris, vers 1860, à une ouvrière célibataire ou veuve qui gagne 2 francs par jour, il reste 59 centimes pour sa nourriture quand elle a payé son taudis, pourvu qu’elle ait le bonheur de bien se porter pendant les 365 jours de l’année. L’immense majorité des ouvrières reçoivent environ 1 franc 50 par jour, voir même 1 franc 25319. » (Témoignage)

Haro à la contagion

À Nancy, en 1895, où les « baraques » de la banlieue constituaient un milieu de culture pour les micro-organismes, des médecins venus de Montluçon dénoncèrent, par mesure de prévention des maladies communes, le régime alimentaire des enfants pauvres : « Une pâtée infâme que l’on sert à des petits animaux. »

Canuts astucieux

Chez les canuts, des mouliniers (ouvriers et ouvrières spécialisés dans le tissage de la soie à Lyon) allongeaient le balancier de l’horloge de l’atelier pour obtenir un retard d’au moins une heure et ainsi réduire le temps de travail. «Le lendemain matin, au lever des ouvriers, l’horloge était alors réglée à l’heure véritable et le même retard s’opérait dans la journée. »