François-Timoléon de Choisy : un abbé travesti à la cour de Louis XIV

L’Histoire du célèbre chevalier d’Eon est bien connue. Tantôt habillé en femme, tantôt portant un costume masculin, il jette le trouble dans les esprits. Il est auréolé de mystère dans les cours européennes qu’il fréquente. Tantôt diplomate, tantôt espion, parfois militaire ou homme de lettres, d’Eon reste longtemps une énigme.

Pourtant il ne fut pas le seul à avoir pareil comportement étonnant. Il eut un prédécesseur trop méconnu : François-Timoléon de Choisy, un abbé !

Choisy fut tout au long de sa vie un caméléon qui se hissa dans les plus hautes sphères du pouvoir et fréquenta de nombreuses célébrités.

À son époque, cet homme posa maintes interrogations. Vraie figure de la cour de Louis XIV, il a joué un rôle prépondérant dans l’entourage de Philippe d’Orléans, Monsieur, frère du Roi.

François-Timoléon de Choisy fut pendant sa jeunesse l’instrument des desseins d’Anne d’Autriche. Et c’est là que se situe sa curieuse histoire !

Après vingt ans de mariage, Louis XIII et son épouse Anne d’Autriche avaient tenté en vain de donner un héritier à la couronne de France. Le désespoir commençait à gagner la reine. Elle risquait de se voir répudier quand soudain elle se retrouva enfin enceinte.

Le 5 septembre 1638 naissait le petit Louis, futur Roi-Soleil. Il reçut le second prénom de Dieudonné. Et en 1640, Anne d’Autriche mit au monde un deuxième enfant : Philippe.

Mais Philippe n’était pas Dieudonné. Au contraire, la reine aurait souhaité avoir une fille. Pour Anne d’Autriche la venue au monde de ce cadet masculin lui faisait craindre qu’un jour les deux frères ne finissent par se haïr.

Les rudes rivalités entre Louis XIII et son frère Gaston d’Orléans avaient marqué l’esprit d’Anne d’Autriche. Un cadet trop viril, trop ambitieux risquait un jour de rallumer de graves querelles de pouvoir fratricides comme cela avait été le cas au cours de nombreuses années.

L’abbé de Choisy habillé en femme. Illustration publiée dans le magazine « le Musée des familles », en 1855.

La reine aurait voulu concevoir une fille, elle décida de donner à son cadet, l’éducation et les goûts d’une femme. La mort de Richelieu en 1642, suivie de près de celle de Louis XIII en 1643, laissait à Anne, devenue régente, le champ libre. La très grande jeunesse de ses fils assurait à Anne d’Autriche de longues années de pouvoir avant que n’arrive la majorité de Louis-Dieudonné, futur Louis XIV.

Elle laissa à son fidèle Mazarin le soin de former politiquement Louis XIV. Elle-même prit en main la formation religieuse, spirituelle et culturelle du cadet Philippe, Monsieur frère du Roi.

Un jeune homme peu ordinaire

Au XVIIe siècle, les très jeunes enfants, filles ou garçons, portaient tous des jupes mais l’habillement du garçonnet changeait dès qu’il n’était plus tout petit. Anne décida qu’il en irait autrement de Philippe. Il fut affublé de toilettes féminines pendant toute son enfance et sa préadolescence. Philippe finit par prendre goût à cette féminité au point de souvent se travestir par plaisir, même à l’âge adulte. Anne encouragea Philippe à fréquenter des jeunes garçons connus pour leurs tendances homosexuelles et elle lui conseilla sans aucun doute d’entretenir avec eux des jeux très intimes. Nul à la cour n’ignorait que Philippe préférait les garçons. En fait, la terrible régente voyait se réaliser son souhait : son fils se muait mentalement en fille.

Afin d’arriver à ses fins pour éduquer son fils, Anne d’Autriche fit parfois appel à de curieux personnages, tel François-Timoléon de Choisy, lui-même très féminisé par sa mère Jeanne Hurault. Choisy a laissé dans ses Mémoires, quelques passages des plus explicites sur les méthodes pédagogiques de la reine-mère et de Jeanne Hurault : On m’habillait en fille toutes les fois que le petit Monsieur venait au logis, et il y venait au moins deux ou trois fois la semaine. J’avais les oreilles percées, des diamants, des mouches et toutes les autres petites afféteries auxquelles on s’accoutume fort aisément et dont on se défait fort difficilement. Monsieur, qui aimait tout cela, me faisait toujours cent amitiés. Dès qu’il arrivait, suivi des nièces du cardinal Mazarin, et de quelques filles de la reine, on le mettait à la toilette, on le coiffait … On lui ôtait son justaucorps, pour lui mettre des manteaux de femmes et des jupes…il mettait le soir des pendants d’oreille et des mouches, et se contemplait dans ses miroirs, encensés par ses amants.

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Jeanne Hurault habilla son fils en fille jusqu’à l’âge de dix-huit ans. C’est en fille que François-Timoléon fut admis et même désiré dans le cercle intime du jeune Philippe d’Orléans.

François-Timoléon était né en 1644, Philippe en 1640. Leur faible différence d’âge les rapprochait incontestablement. C’est ainsi que François-Timoléon devint l’ami-amie de Philippe et probablement son premier amour gay.

Le fils de Jeanne Hurault, François-Timoléon de Choisy, ne sera jamais un individu banal. Il mena une vie tout aussi aventureuse et bisexuelle que d’Eon, tantôt travesti en femme séduisante et coquette, tantôt habillé en prêtre érudit. Parmi ses très nombreux écrits, d’un grand intérêt historique, il livra le véritable roman de sa vie dans ses Mémoires qu’il intitula sans ambiguïté Mémoires de l’abbé de Choisy habillé en femme ! Même s’il existe des sceptiques pour remettre en cause la paternité de Choisy pour ses Mémoires au titre évocateur, le style, l’alacrité, le sens de la précision correspondent en tous points à d’autres écrits sérieux de ce chroniqueur et mémorialiste.

François-Timoléon, le caméléon

Jeanne Hurault ne manquait pas d’arguments pour encourager son fils à vivre de manière sereine paré de jupons et de dentelles. Elle lui fit remarquer que tous les moyens étaient bons pour réussir dans la vie : Ecoutez, mon fils. Ne soyez point glorieux, et songez que vous n’êtes qu’un bourgeois. Je sais bien que vos pères, vos grands-pères ont été maîtres de requêtes, conseillers d’Etat. Mais apprenez de moi qu’en France on ne reconnait de noblesse que celle d’épée. La nation, toute guerrière, a mis la gloire dans les armes : or mon fils, pour n’être point glorieux, ne voyez jamais que des gens de qualité.

François-Timoléon de Choisy est le fils cadet de Jean III de Choisy, seigneur de Balleroy, conseiller d’Etat et intendant du Languedoc. Sa mère Jeanne-Olympe Hurault de l’Hospital n’est autre que la petite fille du célèbre Michel de l’Hospital. Même si Jeanne-Olympe dit à son fils qu’il n’est qu’un bourgeois, Choisy aurait sans doute fait une belle carrière militaire si sa mère ne l’en avait détourné.

À dix-huit ans abandonnant, pour un temps, ses jupons, il entre à la Sorbonne et étudie la philosophie et la théologie. En 1663, il obtint la charge d’abbé de l’abbaye bourguignonne de Saint-Seine. À l’époque, il s’agit d’un moyen comme d’un autre de s’assurer des revenus. Bien qu’abbé, Choisy ne mène guère une vie de prières et d’ascèse. Il vit dans la débauche, tantôt comme femme tantôt comme homme. Il ne lui déplaît pas d’adopter des pseudonymes comme celui de Madame de Sancy quitte à devoir, par moments, quitter Paris pour faire oublier ses frasques. En province, il devient la comtesse de Barres. La dite charmante comtesse approche des filles de familles fortunées et des comédiennes. Madame de Barres devient même, sans doute par inadvertance, père de l’enfant d’une comédienne ! Le jeu tient aussi une grande place dans cette vie débridée et Choisy, après s’être ruiné à Venise n’aura bientôt plus que son revenu d’abbé. Il ne lui reste pas grand-chose de sa fortune personnelle.

Mais, notre héros possède une vive intelligence. Ainsi, en 1676, il fait partie de la suite du cardinal de Bouillon qui se rend à Rome. C’est là un grand honneur. Que l’on juge.

Emmanuel-Théodose de La Tour d’Auvergne était cardinal par le bon vouloir du pape Clément IX depuis 1669. Il était aussi abbé de Cluny, de Saint-Ouen, de Saint Vaast d’Arras, de Saint Martin de Pontoise, de Saint-Philibert de Tournus. Choisy savait se rapprocher des grands !

Une autre vie

Tombé malade en août 1683, Choisy frôle la mort. Il prend la décision de changer de genre de vie, de prendre ses distances avec les mondanités. Pendant un an, il vit au séminaire des Missions étrangères, rue du Bac à Paris. Il en sort beaucoup moins frivole.

En 1685, il demande même à être ordonné prêtre. Sous l’Ancien Régime, il n’était pas nécessaire d’être un religieux pour obtenir la charge d’une abbaye. Ce curieux système s’appelait la commende et constituait un privilège sans obligations spirituelles.

Entre mars 1685 et juin 1686, l’ancien amant de Philippe d’Orléans prend part à une étrange aventure en tant que missionnaire il se rend au Siam, dans la suite d’Alexandre de Chaumont. Ce dernier vient d’être nommé, en 1684, ambassadeur de France au Siam par Louis XIV. L’expédition, à bord de l’Oiseau, mettra près de sept mois avant d’atteindre cette terre méconnue en Europe. Les Français sont reçus avec faste. Le roi, Narai le Grand leur permet d’assister aux fêtes et aux chasses de sa cour.

Mais l’ambiance va bientôt se gâter. Reçu en audience par le roi, les Français, pleins de zèle tentent directement de le convertir au catholicisme. C’est un échec. Par contre, ils parviennent à conclure un accord économique et le droit pour des missionnaires de s’installer dans le pays.

L’expédition revient en France et emmène avec elle deux ambassadeurs siamois. Choisy a laissé de cette aventure un récit palpitant : Journal de voyage au Siam.

Choisy obtiendra encore à la suite de périple plusieurs bénéfices ecclésiastiques.

Désormais l’écriture tient une grande place dans sa vie. En 1687, il est admis à l’Académie française et travaille avec Charles Perrault à la rédaction d’Opuscules sur la langue française. Il sera aussi l’auteur de plusieurs biographies de personnages importants.

Certains historiens prétendent que l’idée de ses Mémoires lui vint des conseils prodigués par Bossuet en personne. Le très célèbre prédicateur l’aurait également encouragé à rédiger une somme toujours consultée Mémoires pour servir à l’histoire de Louis XIV

François-Timoléon meurt en 1724. Son amour princier, Philippe d’Orléans, l’a précédé de vingt ans dans la tombe.

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