L’assassinat d’Engelbert Dollfuss

L'assassinat d'Engelbert Dollfuss

« Il est trompeur de l’appeler « dictature », il s’agit plus… d’un État corporatiste autoritaire. » Distinction subtile de Dollfuss par rapport à son régime, cité par le Time magazine, 2 octobre 1933.

 

Engelbert Dollfuss en 1933

 

La guerre austro-prussienne de 1866 avait réduit à néant les ambitions autrichiennes de dominer l’Europe germanophone. Le Traité de Versailles, qui mit fin à la Première Guerre mondiale, vit l’Autriche dépouillée de son Empire et réduite à un territoire bien plus petit que celui de son voisin puissant du Nord, l’Allemagne. L’Autriche était alors un pays d’à peine six millions d’habitants, dont l’ancienne administration impériale, en sureffectif, était chargée de veiller sur une capitale et une série de vallées alpines peu peuplées.

 

Dans le contexte de troubles politiques et économiques, endémiques en Europe centrale entre les deux guerres mondiales, il était sans doute inévitable que l’Autriche soit attirée dans la sphère territoriale de son ancien allié. Sa base économique était trop faible pour lui permettre de faire face à la grande Allemagne. Elle pouvait choisir entre une alliance soit avec l’Allemagne au nord, soit avec l’Italie au sud. En réalité, lorsque les troupes d’Hitler traversèrent les frontières autrichiennes en mars 1938 pour cimenter le mariage forcé entre les deux pays, elles furent accueillies chaleureusement par la majorité de la population autrichienne. Mais quelques années plus tôt, il y eut plusieurs tentatives concertées de préserver l’indépendance de l’Autriche face à la provocation allemande. Par le biais de quelques assassinats, les nazis de Hitler réussirent à les réduire à néant, d’une manière typiquement brutale.

 

 

Le héros de la lutte menée pour conserver un gouvernement autrichien autonome était un personnage improbable. Le très religieux Engelbert Dollfuss était un homme petit et trapu d’un mètre cinquante, qui fut rapidement surnommé « le Jockey » ou, pour faire un jeu de mots avec le célèbre chancelier autrichien du XIXe siècle, Metternich, « Millimetternich ».

 

Comme le noir était la couleur du parti adopté par les alliés de la droite catholique de Dollfuss, les Viennois se mirent à commander des cafés « Dollfuss » plutôt que des cafés « noirs et courts ». Il avait même été dans un premier temps exclu de l’armée austro-hongroise en 1914 à cause de sa petite taille. Il finit cependant par servir sur le violent front italien et fut fait prisonnier en 1918. Ironie du sort, quatorze ans plus tard sa politique en tant que chancelier allait être basée sur le soutien de l’Italie.

 

 

La carrière de Dollfuss, au sortir de la guerre, ne fut pas véritablement celle d’un futur dictateur. Après la guerre, il travailla au ministère de l’Agriculture comme secrétaire de l’association des paysans, puis devint directeur de la chambre basse autrichienne de l’agriculture en 1927, président des chemins de fer fédéraux en 1930 et ministre de l’Agriculture et des forêts en 1931.

 

L’Autriche souffrit, plus que tous les autres pays européens, de la Grande Dépression. Son économie fragile, privée de la majeure partie de son industrie et de ses matériaux bruts qui l’avaient entretenue avant 1918, eut tôt fait de s’effondrer. En proie à un taux de chômage effrayant et à une polarisation des tendances politiques vers la gauche et la droite, l’Autriche souffrit des conséquences de la Grande Dépression plus longtemps que n’importe quel autre pays. En 1936, un tiers de la population adulte était encore sans emploi.

 

Pour résoudre cette crise économique apparemment insoluble, les Autrichiens cherchèrent une personnalité nouvelle, qui n’avait pas été compromise dans les troubles politiques des dix dernières années. Ils choisirent le ministre de l’Agriculture du parti social-chrétien, au caractère ambigu mais apparemment inoffensif. Ainsi, Dollfuss devint le chancelier autrichien le 20 mai 1932, à la tête d’une grande coalition. Toutefois, sa majorité parlementaire était quasi-inexistante, les politiques déflationnistes s’avérent très impopulaires. L’extrême droite, par l’intermédiaire du Heimwehr (la garde nationale) et des nazis autrichiens du DNSAP, convainquait de plus en plus d’électeurs.

 

 

À la grande surprise de l’Autriche, Dollfuss montra rapidement qu’il n’avait rien du libéral Capitaine Von Trapp (personnage de La Mélodie du Bonheur). Ses méthodes de gestion des menaces politiques étaient indéniablement autoritaires. Quand Hitler, devenu chancelier en 1933, l’emporta sur la politique multipartite de l’autre côté de la frontière, Dollfuss voulut lui aussi créer un État à parti unique et se réserver le poste de dictateur. En mars 1933, il suspendit indéfiniment le parlement et gouverna par décrets. Il fit fusionner le Heimwehr avec les sociaux-chrétiens et baptisa le parti qui en découla le Vaterländische front (le Front de la patrie). Il fit interdire la tendance sociale-démocrate et le nazisme. Des protestations dans les banlieues « rouges » de Vienne furent réprimées par la troupe, ce qui poussa Hitler, toujours opportuniste, à dénoncer l’agressivité excessive de Dollfuss dans la presse internationale et à lui conseiller la persuasion.

 

Dollfuss réalisait que l’Allemagne de Hitler constituait la menace principale pour l’autonomie de l’Autriche. Sa solution fut de se faire passer pour le client de l’Italie de Mussolini. Il réorganisa la politique autrichienne en s’alignant sur la politique fasciste italienne, et formula un credo politique hybride appelé « austrofascisme ». En échange, Mussolini lui assura la souveraineté autrichienne, soutenue par des divisions italiennes situées au Col du Brenner. Au même moment, Dollfuss purgeait le secteur public des nazis, en les internant ou en les déportant en Allemagne.

 

La première réaction de Hitler à la soumission par Dollfuss des nazis autrichiens fut subtilement calculée. Le coût d’un visa touristique pour l’Autriche fut augmenté significativement, ce qui eut pour conséquence que seulement huit mille Allemands voyagèrent en Autriche en 1933 (ils étaient 98 000 en 1932). La Luftwaffe noya la population autrichienne de tracts anti-gouvernementaux. L’armée allemande fit flotter des croix gammées éclairées à l’aide de bougies sur le Danube. Enfin, des haut-parleurs diffusaient la propagande pro-nazie à la frontière.

 

 

De telles mesures ne convainquirent cependant pas Dollfuss de modifier sa position. Ainsi, seulement trois semaines après que la garde prétorienne SS de Hitler eut liquidé ses rivaux SA au sein du parti nazi (lors de la tristement célèbre nuit des longs couteaux), le Chancelier allemand soutint ce qui restait des nazis autrichiens dans leur volonté optimiste de fomenter un coup d’état. Encouragés explicitement par Hitler, quelques nazis autrichiens débarquèrent dans l’immeuble de la chancellerie le 25 juillet 1934 et assassinèrent le petit dictateur autrichien.

 

Mais cette violente action n’eut pas les résultats escomptés par Hitler. Les nazis autrichiens étaient bien trop faibles et divisés pour réaliser une union avec l’Allemagne en 1934. Les assassins furent attrapés et exécutés et Mussolini dépêcha quatre divisions au Col du Brenner. Le successeur de Dollfuss au poste de chancelier fut Kurt Schuschnigg. Il poursuivit la politique fasciste de son prédécesseur, donna au Front de la Patrie un insigne orné d’une croix gammée, dota une brigade d’assaut d’un uniforme bleu du genre de celui des SS, et fit dissoudre l’Heimwehr. Hitler recula… Momentanément.

 

Les années 1935 et 1936 fournirent à l’Allemagne l’opportunité dont elle avait besoin. L’invasion par Mussolini de l’Abyssinie (l’Éthiopie), et son intervention à peine voilée dans la Guerre civile espagnole lui valurent les critiques acerbes du monde entier. En 1936, il avait désespérément besoin du soutien allemand et était prêt à abandonner l’Autriche pour cela. Schuschnigg n’eut d’autre choix que d’accepter que l’Autriche n’entre dans aucune « coalition anti-allemande », libère les prisonniers nazis et admette des nazis influents en gouvernement. Schuschnigg croyait que ces concessions seraient les dernières, mais pour Hitler, encouragé par l’indifférence britannique et française quant au sort de l’Autriche, elles ne faisaient que commencer. Lors d’une rencontre avec le chancelier autrichien le 12 février 1938, Hitler hurla à Schuschnigg en le menaçant que s’il ne laissait pas le leader autrichien nazi Arthur Seyss-Inquart occuper le poste de ministre de l’Intérieur, les troupes allemandes traverseraient la frontière. Schuschnigg, terrifié, capitula, mais une fois à Vienne, il organisa un plébiscite national sur l’unification du pays avec l’Allemagne.

 

 

Hitler insistait beaucoup sur le droit à l’auto-détermination de l’Autriche (qui, laissait-il entendre, s’associerait avec l’Allemagne « pour le bien de la race allemande dans son intégralité »), mais il ne voulait pas prendre le risque d’un vote populaire. Dès lors, il déclara que Schuschnigg l’avait trahi et que les nazis autrichiens étaient persécutés et même tués. Pour « protéger » ses camarades aryens, Hitler envoya l’armée allemande le 12 mars 1938 et annexa l’Autriche. Peu de temps après, il organisa un plébiscite truqué, qui montra un étonnant score de 99,7% de soutien des Autrichiens à l’annexion (l’Anschluss).

 

L’intervention militaire d’autres puissances européennes, pour arrêter l’Anschluss en mars 1938, aurait été relativement simple. Les routes de l’Allemagne vers l’Autriche étaient parsemées de blindés allemands ayant rencontré des avaries, et cet exercice prouva à la Wehrmacht que son équipement devait encore être singulièrement amélioré. Heureusement pour Hitler et ses généraux, la fragile armée allemande ne fut pas mise à l’épreuve et les divisions allemandes ne furent pas accueillies avec des balles, mais bien avec les applaudissements des foules. Les gouvernements français et britannique avaient eu le temps d’êtres convaincus par les arguments de Hitler, et Mussolini était depuis longtemps persuadé du soutien de l’Allemagne dans ses ambitions impériales irréalistes. En 1934, Dolfuss fut enterré dans le cimetière de Hietzing à Vienne, auprès de sa femme Alvine. En 1938, son successeur, Schuschnigg, fut envoyé dans un camp de concentration. S’il avait survécu à cet assassinat, il est probable que Dollfuss ait connu le même sort que lui. Malgré les années de torture et de privation, Schuschnigg survécut à la guerre. En 1946, il émigra en Amérique pour y mener une nouvelle vie d’universitaire. Il mourut en 1977.

 

 

L’Autriche en 1945

La Mélodie du Bonheur porte quelques responsabilités. L’image d’une Autriche victime malgré elle d’une agression nazie est devenue, grâce à cette célèbre comédie musicale, populaire et tenace. En réalité, de nombreux Autrichiens, non seulement accueillirent l’Anschluss de 1938, mais aussi prospérèrent en collaborant avec enthousiasme sous le nouvel ordre nazi. Bon nombre des personnages nazis les plus terribles de la guerre étaient autrichiens, comme par exemple, Amon Göth, le commandant d’Auschwitz, ou Seyss-Inquart, qui devint le très détesté Commissaire du Reich aux Pays-Bas, qui fut pendu à Nuremberg pour crimes de guerre. Hitler lui-même, bien entendu, était autrichien de naissance.

 

Cependant, de nombreux Autrichiens restèrent fidèles à leur patrie, à la manière de l’admirable Capitaine Von Trapp. Les jours sombres de 1945 le prouvèrent, alors que les troupes de Hitler reculaient face à l’implacable armée soviétique. Depuis 1944, des groupes de résistance opéraient dans toute l’Autriche. Ils formèrent une armée unifiée nommée 0-5, selon les deux premières lettres du nom allemand du pays, Oesterreich. Ils agirent sous la conduite de l’énergique et impressionnant Major Carl Szokoll. Le jour de Pâques 1945, les forces de 0-5 s’opposèrent aux divisions SS qui occupaient Vienne, afin d’aider les Russes qui approchaient et d’empêcher que la capitale autrichienne ne devienne un champ de bataille. Après avoir convaincu les Russes, suspicieux, de leurs bonnes intentions, 0-5 descendit dans les rues. Ce soulèvement poussa Hitler à ordonner à ses troupes SS « d’agir contre les rebelles viennois de la manière la plus violente ». Grâce à l’intervention de 0-5, les combats ne durèrent que quelques jours à Vienne et se terminèrent le 14 avril. Szokoll fut nommé commandant civil de Vienne par les Russes, mais ce dernier fut victime d’une des nombreuses trahisons de Staline et fut arrêté deux jours plus tard pour être envoyé dans un camp de prisonniers de guerre. Il s’enfuit, fut à nouveau capturé et finalement relâché après trois mois.

 

 

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