Les folles prémices de la transfusion sanguine

Les folles prémices de la transfusion sanguine

Cela se passe à Londres, en 1628. Il s’y trouve un médecin, William Harvey (1578-1657), qui vient de publier un livre qui eut un grand retentissement dans le corps médical. D’abord, parce que Harvey n’était pas un médecin quelconque. Il avait été le médecin personnel de Jacques Ier, qui fut roi d’Angleterre de 1603 à 1625, et il était le médecin de Charles Ier, qui sera roi de 1625 à 1649 (il sera décapité par les révolutionnaires). Ensuite parce que le livre proposait une idée tout à fait nouvelle. Évidemment rédigé en latin, l’ouvrage, publié chez Wilhelm Fitzer, à Francfort, avait pour titre Exercitatio anatomica de motu cordis et sanguinis in animalibus, ce que je traduis approximativement par « Exercice anatomique sur le mouvement du cœur et du sang chez les animaux ».

 

William Harvey

 

Harvey est un anatomiste. Il a disséqué. Beaucoup. Et bien. Il a vu correctement que le sang, chez l’homme et chez les animaux, circule dans les artères et dans les veines, entraîné dans ce mouvement par les contractions du cœur. Vraiment, ce n’est pas une petite découverte. C’est une étape tout à fait décisive dans la compréhension du fonctionnement du corps animal.

 

Mais ni Galien ni Hippocrate, les deux grands médecins de l’Antiquité grecque, n’ont parlé de la circulation sanguine ! Il se trouvera donc, en 1628 et encore pendant quelques dizaines d’années, des médecins, dûment formés par les textes hippocratiques et galéniques, pour affirmer que la théorie de Harvey est tout à fait fausse. Voilà une erreur, une erreur magistrale : s’opposer à une découverte pourtant convenablement démontrée, faire passer l’autorité des Anciens avant les vérifications de l’expérience ! La communauté médicale, en Angleterre et ailleurs en Europe où la médecine est basée sur l’étude des traités d’Hippocrate et de Galien, va se diviser en « circulateurs » et « anti-circulateurs ». Chaque fois qu’une idée nouvelle paraît, et pas uniquement en anatomie et en médecine, il y a ceux qui sont pour et ceux qui sont contre.

 

 

Cela se passe toujours en Angleterre, mais une quarantaine d’années plus tard, en 1664.

 

Un médecin, Richard Lower (1631-1691), a une idée. Voici comment on peut la résumer. Un homme malade est un homme dont le sang est vicié. C’est une conception tout à fait dans la ligne des idées d’Hippocrate. Il est donc possible de guérir un homme malade en remplaçant son sang par celui d’un homme sain. Il me paraît évident que les découvertes de Harvey ont joué un certain rôle dans les réflexions de Lower. Toujours est-il qu’en mai 1665, Richard Lower entreprend une grande expérience. Il transfère du sang d’un chien dans un autre. L’expérience échoue, le résultat étant la mort des animaux. Mais Lower ne se décourage pas. En bon médecin, il sait que les organismes vivants ne sont pas de simples récipients que l’on peut remplir ou vider comme des bouteilles, et il se doute bien que la transfusion sanguine ne peut réussir que si elle est menée avec grand soin. Il recommence en février 1666. Cette fois, l’animal récepteur n’est pas affecté par l’opération. Mais le chien donneur succombe à l’hémorragie. Un demi-échec étant un demi-succès, Lower n’abandonne pas son idée. Il réfléchit aux moyens nécessaires pour réaliser la transfusion le mieux possible.

 

 

Et le 23 novembre 1667, devant la Royal Society, il ose entreprendre l’expérience sur un sujet humain. Il fait donc passer du sang d’un mouton dans un homme ! Et tout se passe bien ! L’homme résiste au traitement. Lower ne poursuivra cependant pas ses expériences, car il ne trouve pas facilement des candidats à la transfusion. Et surtout parce que des oppositions vont surgir, soit du point de vue strictement médical, soit d’un point de vue religieux. La question est mal documentée, et l’on ne connaît que fort mal l’histoire exacte des premières transfusions.

 

A vrai dire, si l’Anglais Lower a réalisé la première transfusion sanguine de l’histoire, il semble que ce soit le Français Jean-Baptiste Denis (1643-1704) qui aurait effectué la première transfusion sur un homme.

 

 

 

Ouvrons le volume 55 du Dictionaire (sic) des sciences médicales, par une société de médecins et de chirurgiens, publié chez C.L.F. Panckoucke, à Paris, en 1821, à l’article « Transfusion », page 484. Nous y apprenons d’abord que le terme vient du latin transfusio, qui dérive du verbe transfundere, transvaser, verser d’un vase dans un autre. C’est, nous apprend la société de médecins, « l’action de faire passer le sang du corps d’un animal dans celui d’un autre ; opération contraire aux principes de la saine physiologie et défendue par l’autorité publique sous les peines les plus rigoureuses ».

 

L’article nous dit encore : « Cette opération fit beaucoup de bruit dans le monde médical vers le milieu du 17e siècle, depuis les années 1664 et suivantes jusqu’en 1668 ; sa célébrité commença en Angleterre ». Le passage suivant du Dictionaire me paraît encore très intéressant.

 

« La transfusion ne fut essayée en France qu’en 1666 ; Denis et Emmerets furent les premiers qui la pratiquèrent à Paris ; elle excita d’abord dans cette ville de grandes rumeurs, devint un sujet de discorde parmi les médecins, et la première matière de leurs entretiens et de leurs écrits ; il se forma à l’instant deux partis opposés, dont l’un était contraire et l’autre favorable à cette opération ; les uns prétendaient que c’était un remède universel ; les autres démontraient que cette méthode était inutile, quelquefois dangereuse, et même mortelle. Bientôt on fit des expériences dont chacun, suivant son opinion, déguisa les résultats. Enfin les esprits aigris par la dispute finirent par s’injurier réciproquement. Le verbeux Lamartinière, l’athlète des antitransfuseurs, écrivait aux ministres, aux magistrats, à des prêtres, à des dames, à tout l’univers que la transfusion était une opération barbare sortie de la boutique de Satan, que ceux qui l’exerçaient étaient des bourreaux qui méritaient d’être renvoyés parmi les cannibales les Topinamboux, etc., que Denis entre autres surpassait en extravagance tous ceux qu’il avait connus, et il lui reprochait d’avoir fait jouer des marionnettes à la foire ; d’un autre côté, Denis, à la tête des transfuseurs, appelait jaloux, envieux, faquins, ceux qui pensaient autrement que lui, et traitait Lamartinière de misérable arracheur de dents et d’opérateur du Pont-Neuf.

 

 

La cour et la ville prirent bientôt parti dans cette querelle, et cette question, devenue la nouvelle du jour, fut agitée dans les cercles avec autant de feu, avec aussi peu de bon sens que dans les écoles de l’art et dans les cabinets des savans ; la dispute commença à tomber vers la fin de l’année 1668 par les mauvais effets mieux connus de la transfusion et à la suite d’une sentence rendue au Châtelet, le 17 avril 1668, qui défendait sous peine de prison de faire la transfusion sur aucun corps humain, que la proposition n’ait été reçue et approuvée par les médecins de la faculté de Paris, et cette illustre compagnie ayant gardé le silence sur cette question, elle tomba dans l’oubli qu’elle méritait. »

 

L’article expose ensuite ce que l’on sait de l’historique de la transfusion, non sans insister sur le fait que les historiens sont peu d’accord sur l’origine de l’opération. Il signale que le premier transfuseur fut Denis, et que Lower l’imita. Ce n’est pas impossible, mais je crois plutôt que c’est l’inverse. Voici encore quelques passages bien intéressants du Dictionaire de 1821.

 

« Denis fit ses premières expériences sur des animaux de même espèce d’abord, puis sur d’autres de différentes espèces. Avant que d’appliquer la transfusion aux hommes, il publia ses expériences pour connaître l’avis des savans (…)
Voici le procédé opératoire : les instrumens nécessaires sont, deux petits tuyaux d’argent, d’ivoire ou de toute autre substance, recourbés par l’extrémité dans les veines ou artères des animaux qui servent à la transfusion, et sur qui on la fait ; par l’autre bout, ces tuyaux sont faits de façon à pouvoir s’adapter avec justesse et facilité. Peu en peine de faire souffrir les animaux qui doivent fournir le sang qu’on veut transfuser aux hommes, le chirurgien prépare commodément leur artère, il la découvre par une incision longitudinale de deux ou trois pouces, la sépare des tégumens, et la lie dans deux endroits distans d’un pouce, ayant attention que la ligature qui est du côté du cœur puisse facilement se défaire ; ensuite il ouvre l’artère entre les deux ligatures, y introduit un des tuyaux, et l’y tient fermement attaché ; l’animal ainsi préparé, le chirurgien ouvre la veine du malade (il choisit ordinairement une de celles du bras), laisse couler le sang autant que le médecin le juge à propos, ensuite ôte la ligature que l’on met, selon l’usage, pour saigner audessus de l’ouverture et la met audessous ; il fait entrer son second tuyau dans cette veine, l’adapte ensuite à celui qui est placé dans l’artère de l’animal, et enlève la ligature qui arrêtait le mouvement du sang (…)
La première expérience se fit, le 15 juin 1667, sur un jeune homme âgé de quinze ou seize ans, qui, après plusieurs saignées, était languissant ; sa mémoire, auparavant heureuse, était presque entièrement perdue, et son corps était pesant, engourdi. Après la première transfusion, le malade fut parfaitement guéri, ayant l’esprit gai, le corps léger et la mémoire bonne, suivant le rapport de Denis ; mais l’observation la plus remarquable, celle qui a fait le plus de bruit, soit dans Paris, soit dans les pays étrangers, et qui a été cause que les magistrats ont défendu la transfusion, a pour sujet un fou, qu’on a soumis plusieurs fois à cette opération, et qui en a été parfaitement guéri suivant les uns, et que les autres assurent en être mort. »

 

 

D’après une autre source, l’opération sur un homme atteint de folie aurait été effectuée par Denis en décembre 1667, l’animal donneur étant un veau. Pendant de longues années, les médecins n’oseront plus envisager de procéder à des transfusions sanguines.

 

Si Lower a abandonné ses expériences de transfusion, il a poursuivi ses travaux de réflexion sur la circulation sanguine. En 1669, il fera paraître à Londres un traité Tractatus de corde, item de motu et colore sanguinis et chyli (Traité du cœur, ainsi que du mouvement et de la couleur du sang et du chyle), qui fait progresser significativement la connaissance de la physiologie cardio-vasculaire par rapport à ce qu’en savait William Harvey.

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