Sexe et adultère au Moyen Age

Sexe et adultère au Moyen Age

et au Moyen Age

Règles strictes des rapports sexuels

Dans le monde chrétien, la sexualité était mal perçue par le clergé. Les théologiens condamnèrent la chair et le plaisir, exal- tèrent la pureté. Dans les pénitentiels du haut Moyen Âge re- vient souvent la formule : « L’homme ne doit pas voir son épouse nue», même pendant l’acte d’amour ! Selon les théologiens du XIIe siècle, si un confesseur estimait un homme coupable d’un amour trop ardent à l’égard de son épouse, il devait l’accuser de péché mortel, car il était soupçonné automatiquement de rechercher un plaisir excessif en recourant à des pratiques d’ac- couplement non conformes au modèle «naturel». Et puisque la luxure était rangée dans les péchés capitaux, l’Église limitait «le temps d’embrasser» à certaines périodes de l’année litur- gique, en dehors de la période des règles de la femme, prohibait la masturbation et certaines positions, telle «à la manière des chiens ». Seule la position de l’homme sur la femme pendant le coït était autorisée par les théologiens.

Mignon tout plein

Quand un jeune aristocrate avait réussi à conquérir le cœur d’une domina, épouse d’un seigneur, celle-ci devenait sa mie, lui accordait un baiser, voire la contemplation de son corps nu ou une nuit d’essai où il devait se maîtriser. La poésie des troubadours au XIIe siècle fut à la source de cette nouvelle conception de l’amour, sublimée dans la joy du désir et par les vertus de la fidélité.

Plaisir féminin

La recherche du plaisir féminin était condamnée par la plupart des théologiens. Mais dès le XIIe siècle, en Occident, la pensée médicale osa exprimer des idées lucides qui déculpabilisaient le couple, la femme en particulier. Ainsi, prétendit le vulgarisateur scientifique Guillaume de Conches, il existait bien un sperme féminin lié au plaisir, indispensable à la conception :

« Pour quelle raison les prostituées qui se livrent très fréquemment à l’acte sexuel ne conçoivent-elles que rarement ? La raison est que la conception ne peut intervenir à partir d’une seule semence: ce n’est que grâce à l’union des spermes masculin et féminin que la femme conçoit. Les prostituées qui n’accomplissent le coït que pour l’argent et qui, de ce fait, n’éprouvent aucun plaisir, n’émettent rien et n’engendrent rien. »

Le lien entre fécondité et jouissance finit par être largement accepté, même si les opinions divergeaient sur la nature de la semence féminine. C’est essentiellement l’ouverture d’esprit des Arabes qui a profondément influencé le discours scientifique sur la sexualité, malgré des réticences tout au long du Moyen Âge. Déjà vers l’an mil, le médecin arabe Avicenne écrivait :

« Il n’est pas honteux pour le médecin de parler de l’augmentation du pénis ou du resserrement de la partie réceptrice, ainsi que du plaisir féminin, car ce sont des causes qui participent à la génération. En effet, la petitesse du pénis est souvent la cause d’une absence de jouissance et d’émission féminines. Or, quand la femme n’émet pas de sperme, il n’y a pas d’engendrement. »

Pour éveiller son désir et pallier les diverses incompatibilités entre partenaires, il va jusqu’à suggérer la masturbation et des rapports lesbiens préalables, fort timidement repris par les traités scientifiques occidentaux de la fin du Moyen Âge. En outre, au XIIIe siècle, les écrits du théologien allemand Albert le Grand déculpabilisèrent les adolescents de la pratique de la masturbation, qu’il estimait utile à certains égards.

L’adultère

Un des dix commandements donnés par Dieu à Moïse est: «Tu ne commettras pas d’adultère». Il constitue une rupture du pacte de fidélité du couple, donc un sacrilège. Ce qu’il y a de judéo-chrétien dans la fidélité – terme dérivé de fides(confiance) –, c’est l’alliance entre un homme et une femme, reflet de l’alliance entre Dieu et l’humanité. Il y a donc une sacralisation de la fidélité et du mariage. Le message chrétien impose une vision du mariage monogame, indissoluble, et condamne les amours parjures. Lourde fut la tâche de l’Église d’inculquer ces grands principes aux populations de mœurs frustres des premiers siècles du Moyen Âge. Ils ne collaient toujours guère mieux à la réalité à l’époque féodale à en juger par les statistiques : un testament de noble sur sept dans le Lyonnais en faveur d’enfants adultérins. Ces naissances résultaient de rapports les plus divers, entre la paroissienne et le curé ou le maître et la servante, de viols collectifs, de la prostitution en ville, etc.

Au XIIe siècle, sur le tympan de Moissac, la luxure était représentée par une femme nue dont les serpents mordent les seins et le sexe. Cette image allait hanter pour des siècles le mental sexuel de l’Occident, entré dans une ère de refoulement. Aussi l’infidélité du mari n’a pas pesé bien lourd par rapport à celle de l’épouse. Officiellement, elle seule brouillait la filiation par l’«adultère», terme qui dérive du latin adulterium, c’est-à- dire «altération», au sens où le sang est souillé. Aux yeux des hommes, la femme était un être lascif, dangereux et criminel. Elle était aussi sa propriété. La loi discriminait l’épouse, coupable si elle avait des relations sexuelles avec un autre homme, tandis que le mari l’était seulement si la femme qu’il avait débauchée était mariée.

La femme infidèle risquait la peine de mort, mais les tribunaux la faisaient généralement fouetter ou, tout au moins aux Temps Modernes, l’internaient dans un couvent durant deux ans. Si le mari ne souhaitait pas reprendre son épouse, ou s’il était décédé, elle restait cloîtrée à vie. Quant aux hommes, ils encouraient au pire la castration, à en croire le cas célèbre et vraisemblablement exceptionnel du théologien et philosophe Abélard, qui aima et enleva Héloïse au début du XIIe siècle (personnages qui ont effectivement existé). Mais cette mutilation fut une vengeance privée, à laquelle Abélard survécut.

Dans les régions du Sud, les deux amants étaient généralement condamnés à courir nus dans les rues, fustigés par les passants. Mais les épouses trompées n’avaient pratiquement aucun moyen d’agir contre les maris volages quand ils n’étaient pas surpris en flagrant délit. S’ils l’étaient, l’alternative suivante se présentait à eux, comme attesté en Provence et Languedoc : courir nus dans les rues de la ville, au son de la trompette, sous les quolibets, insultes et crachats des matrones déchaînées, ou payer une grosse amende.

Pour les hommes mariés, l’acte sexuel en dehors du mariage n’était licite que dans les bordels communaux des quartiers ad hoc, dont l’axe principal était généralement appelé «la rue des mauvaises femmes» ou des «femmes payées». Mais lorsque l’homme de condition commettait l’adultère avec une domestique ou une bergère, il n’avait pas grand chose à craindre. Et dans les classes sociales très pauvres, de toute manière, les inter- dits étaient peu dissuasifs. Ainsi, en Normandie, de nombreuses femmes misérables furent condamnées par les tribunaux pour fornication en dehors du mariage. Bien souvent, c’est avec l’as- sentiment de leur mari qu’elles s’adonnaient à la prostitution pour arrondir les revenus du ménage.

Quant aux contacts sexuels entre jeunes gens avant le mariage, ils étaient courants, tout au moins à la campagne. Le «ma- riage à l’essai» était fréquent, même si les juges ecclésiastiques le condamnaient fermement, l’assimilant à la relation extra- conjugale. L’Église réussit à faire disparaître le concubinagemore danico (à la danoise), qui permettait aux jeunes nobles d’attendre le moment de trouver un beau parti pour se marier. À la fin du Moyen Âge, les relations prénuptiales, qui présen- taient le risque d’une grossesse non désirée chez la jeune fille, furent de plus en plus fermement désapprouvées par la nouvelle morale bourgeoise.

Quid des ceintures de chasteté ?

La croyance que les chevaliers partant à la croisade infligeaient le port de la ceinture de chasteté à leur épouse, qu’ils ne pouvaient plus surveiller, reste tenace. Celles exposées dans certains musées sont plus récentes ou des faux manifestes. Certes, des textes littéraires des XIIe et XIVe siècles les évoquent, mais seulement en les suggérant, dans un discours symbolique. Celles que nous imaginons, avec leur appareillage en fer, n’apparurent qu’à la Renaissance, vraisemblablement en Italie, mais on ne sait à peu près rien à leur sujet.

Fruits des amours interdits

Surtout à partir du XIIe siècle, et jusqu’à la Révolution, les enfants illégitimes étaient généralement mal considérés, rejetés et exclus tant des héritages que de la carrière ecclésiastique. Leurs armoiries étaient traversées par une barre. On les frappait parfois un impôt spécial, comme en Normandie, etc. La bâtardise fut considérée comme un péché jusqu’à l’époque contemporaine.

Brutales déclarations d’amour

Les paysans avaient d’étranges façons de déclarer leur flamme. «Pour faire comprendre à l’objet de ses vœux les émotions qu’elle lui cause, notre aïeul paysan va agir au plan physique, qui est son seul vrai registre d’expression. Pour déclarer sa flamme, il pince la fille au bras. Au marché ou à la veillée, il lui donne une bonne bourrade dans le ventre ou le dos, à moins qu’il ne lui torde sans ménagement le bras. » Dans le Midi et en Béarn, il lui jette de petits cailloux. « En Bourgogne, à la fête ou au marché, le gars pille la fille qui lui plaît, en lui arrachant son peigne, son bouquet ou un anneau. En Ile-de-France, il vise son mouchoir, tâchant de le lui soustraire d’un coup sec lorsqu’elle se prépare à se moucher. Dans le Morvan, moins raffiné, il lui donne carrément des claques. Mais la fille reçoit toujours ce message cinq sur cinq, et y répond sur le même registre. » Une fois tombés d’accord, « les deux tourtereaux se serrent les mains ou se donnent de bonnes tapes dans le dos. »

En cas de stérilité féminine

Il était en principe interdit aux médecins de procéder eux- mêmes à l’examen et à la palpation des parties intimes des femmes stériles. Ces actes et les soins ordinaires étaient réservés aux sages-femmes. Le chirurgien se chargeait d’enlever les membranes qui empêchaient les rapports et de pratiquer éventuellement l’ouverture du vagin. Dans ce cas, il plaçait une canule pour empêcher la plaie de se refermer en se cicatrisant, tout en permettant l’évacuation de l’urine. À ces interventions lourdes et à l’invocation des saints guérisseurs, il faut ajouter toute la batterie d’onguents, de poudres ou de régimes destinés à corriger les excès de chaleur ou de froideur, rendus responsables de la stérilité féminine. Cette flétrissure qui la culpabilisait, dans une société si exigeante en matière de fécondité, renforçait la solidarité entre femmes.