Georges Pompidou : le secret en credo

Georges Pompidou : le secret en credo

Directeur du cabinet du général de Gaulle (1958-1959), Premier ministre (1962-1968), devint de la en 1969, 53 jours après l’intérim d’Alain Poher, mais décéda en cours de mandat. Il poursuivit la ligne diplomatique du général de Gaulle et ses objectifs économiques.

Portrait

Fils d’un d’instituteur et d’une institutrice du Cantal, normalien, ancien professeur, ancien banquier, « romain de face et bourbonien de profil », Pompidou avait une personnalité secrète, mais décidée, un esprit lucide et caustique, parfois féroce. C’était un calculateur et même un menteur, selon Olivier Todd. « Raminagrobis » était railleur, exigeant, mais plus souple et moins épris de grandeur que son prédécesseur. Il était sensible, fin, cultivé, passionné d’art contemporain. C’était un humaniste, un lettré de haut vol et d’une grande éloquence, auteur d’une remarquable Anthologie de la poésie.

Porter son nom – que certains donnèrent à leur chat – était a priori un handicap, mais à force de l’entendre, les Français s’y habituèrent, sans se moquer. En outre, sa prestigieuse personnalité réussit à l’imposer naturellement. « Son nom tout cru, écrit Barjavel, a l’air d’une plaisanterie. Pompidou, natif de Montboudif (Cantal), cela sonne comme l’état civil d’un personnage de Labiche ou comme une réclame télévisée pour un saucisson. Devenir, malgré cette résonance d’Almanach Vermot qui l’accompagne chaque fois qu’on le nomme, non seulement président de la République, mais un chef d’État d’envergure internationale, cela en dit long sur sa volonté, son intelligence et son détachement. »

Entrée en politique d’un modeste pistonné

André Brouillet et Georges Pompidou s’étaient connus à l’École Normale et ne s’étaient pas revus pendant la guerre. À la fin de celle-ci, quand Pompidou apprit que son ami occupait des fonctions administratives importantes, il essaya à plusieurs reprises d’entrer en contact avec lui, en vain. Le 11 novembre 1944, il lui adressa cette lettre :

« J’espérais un coup de téléphone de toi sans trop y compter ; je suis passé au Conseil national de la Résistance samedi, mais je ne t’ai pas trouvé. Je compte chercher, aujourd’hui encore, à te voir et si je n’y réussis pas, je te laisserai ce mot. J’ai, en tous cas, été content d’avoir eu, rue Claude Bernard, où j’ai été aimablement reçu, de tes nouvelles. […] J’ai cependant autre chose à te dire, plus exactement une demande à te faire. J’aimerais que tu me trouves quelque chose. Dans les circonstances actuelles, je me résigne mal à décliner rosa la rose. Il me semble que je puis faire autre chose. Non, pour moi, tu sais que je n’ai pas d’ambition et ne demande rien d’important ni de lucratif, mais ce pays aura besoin de tout le monde et je me sentirai diminué de ne rien faire. Si tu estimes que je puis tenir un emploi, pense à moi. Je te le répète que je ne demande rien de brillant ni d’important, mais d’utile et que je n’apporte aucun génie, mais de la bonne volonté et, je crois, du bon sens. Je m’adresse à toi parce que tu es, sans doute, le mieux placé que je connais pour pouvoir m’utiliser si tu le juges bon.»

Quand Brouillet prit connaissance de la lettre, il la montra à Gaston Palewski, directeur du cabinet du général de Gaulle (alors président du Gouvernement provisoire), qui nomma Pompidou « chargé de mission » dans ce service.

Gourmet

Pompidou était une bonne fourchette et un gastronome averti. Ainsi intervint-il juste à temps pour éviter à ses hôtes japonais le foie gras préparé par ses cuisiniers, sachant très bien qu’ils n’aimaient pas ça. À sa table, réputée la meilleure de Paris, il privilégia les plats régionaux ou communs comme le cassoulet, la choucroute, la blanquette et le ragoût de mouton. Il organisait des dîners de travail qu’il présidait « à l’anglaise », en bout de table, pour pouvoir tenir tout le monde sous son regard.

Recherche disparu

En 1964, de Gaulle reprocha à son Premier ministre ses trop rares visites dans le pays. Alors il se rendit dans le Cantal, sa région natale, pour y expliquer sa politique agricole. Mais il n’alla pas dans son village de Montboudif et sa tante lui adressa une lettre de désapprobation. En conséquence, il s’y rendit quelques semaines plus tard, au mois d’août, en toute discrétion. Au ministère de l’Intérieur, on s’inquiéta. Les agents de sécurité avaient perdu sa trace. Où était passé Pompidou ? Le ministre Roger Frey fit effectuer des recherches. À la gendarmerie de Montboudif, on répondit : « S’il devait venir, nous le saurions ! » Pourtant, il y était bien, et à la table de sa tante. Frey fut rassuré.

Le manque de liberté lié à la fonction de président était très contraignant. Il en fit la douloureuse expérience dès le début en allant lui-même acheter un paquet de cigarettes au faubourg Saint-Honoré, provoquant panique et scandale dans le service de sécurité de l’. «Dire que je ne peux même pas faire un petit tour à pied dans Paris », soupirait-il parfois en scrutant la grille du Coq depuis une fenêtre de sa prison. Son épouse Claude, racée et intelligente, n’appréciait pas l’ pour la même raison.

Le goût de la modernité

Le couple réintégrait régulièrement son appartement du quai de Béthune pour recevoir des amis dans le décor contemporain qu’il s’était choisi. La décoration étant l’une de ses passions, il s’attacha à remettre à neuf les pièces de l’Élysée. Le modernisme, allié çà et là à l’ancien, prédomina, mais ne fut pas du goût de tout le monde. Pompidou marqua aussi Paris de son empreinte par une politique de grands travaux, à commencer par l’ensemble monumental dédié à la culture contemporaine sur le plateau de Beaubourg, dont l’esthétique paraît aujourd’hui moins choquer.

Match Pompidou-Chaban

Le projet de « nouvelle société » de son Premier ministre Chaban-Delmas, proposé en 1969, que Pompidou désapprouvait dans la forme, irritait ce dernier, soucieux de préserver l’électorat de sa majorité. Le président lui signifia d’arrêter « de faire rêver les Français ». En septembre de l’année suivante, dans le Salon doré de l’Élysée, il se démonta contre son interlocuteur : « Laissez donc tranquille votre nouvelle société. Personne n’y croit. Vous rasez tout le monde. » Une autre fois : « Vous êtes l’homme qui nous amènera le socialisme, l’homme le plus dangereux qui soit pour le pays ! » Et lors d’un autre déjeuner, cette fois en l’absence de Chaban : « C’est un équilibriste… Il fait la star… Il n’est pas sérieux… Fardez-lui les joues et la frimousse et vous aurez Rudolph Valentino. D’ailleurs, il en a les cheveux… » Leurs rapports ne firent que s’envenimer. En décembre 1971, Pompidou déclara, furieux, à Philippe de Saint-Robert que le pouvoir n’était pas à Matignon, mais à l’Élysée. Puis plusieurs fois, en Conseil des ministres : « Il faudrait savoir qui commande ici ! »

Fin émouvante

Dès le début de 1971, le président souffrit de douleurs brutales dans les articulations, de saignements de nez fréquents et d’un grand état de fatigue. Les médecins diagnostiquèrent la maladie de Waldenström, proche de la leucémie, lente et incurable. Il donna la consigne formelle de taire la nouvelle, y compris à son épouse. Courageusement, Pompidou tâcha de continuer à assumer le pouvoir, pendant un calvaire de trois ans, apparemment persuadé qu’il allait guérir. Il était devenu impossible de tenir secret son triste état de santé, sans qu’on dévoilât pour autant sa gravité. Dès 1972, sa figure se boursouflait tous les jours un peu plus, son teint avait viré à un vilain bronze, le corps se délabrait sous l’effet des corticoïdes et il désertait de plus en plus souvent l’Élysée pour gagner son privé. Comme toute la s’interrogeait, il se justifia ainsi :

« Je vais quai de Béthune parce que l’Élysée est affreusement mal commode. On ne peut pas s’y faire soigner tranquillement ; les appartements sont ridicules : on y entre par la salle à manger, on en sort par la chambre à coucher… Au contraire, quai de Béthune, c’est très commode. Et puis, à l’Élysée, je ne peux tout de même pas demander à un autre médecin que celui qu’on appelle interne de garde, c’est-à-dire l’externe de garde, qui n’a aucune expérience ; tandis que quai de Béthune, j’ai mon fils sous la main. Et d’ailleurs, j’y trouve tout autant, et dans de meilleures conditions qu’à l’Élysée. »

Finalement, il n’y venait plus que pour assurer le Conseil des ministres, où il devenait irritable et agressif, rabrouant ses ministres. À la fin de celui du 29 mars 1974, c’est un véritable mort en sursis qui évoqua sa maladie, suscitant l’émotion générale :

« Il faut que j’aborde maintenant devant vous un sujet que je n’ai jamais abordé : je passe des moments bien difficiles. Tout cela n’est pas agréable, mais tout cela n’aura qu’un temps. J’ai besoin de repos. J’irai à Carjac. Ensuite, cela devrait aller mieux. »

Pendant ces paroles, de grosses gouttes de sueur lui coulaient sur le visage.

À propos de ses voyages prévus en Allemagne de l’Ouest et au Japon, il précisa, pour dissiper la rumeur, qu’il les ajournait pour des raisons diplomatiques. Puis, après une brève pause, il avoua avec franchise : « Cela m’ennuie en ce moment d’accepter des visites que je risque de décommander au dernier moment à cause de mon état de santé. » Et de conclure : « Dans trois mois, cela devrait aller mieux. Tout ça finira bien. Enfin…, on verra bien… »

Le 2 avril à 9 heures du soir, il expirait chez lui. Dans la nuit, tous les dossiers furent emportés de l’Élysée.