Arnhem, la défaite pouvait être évitée

Arnhem, la défaite pouvait être évitée

Bruxelles, dimanche 10 septembre 1944.

Le maréchal Montgomery - il a été promu à ce titre le 31 août - reçoit, à sa demande, la visite de son supérieur hiérarchique interallié, le général Eisenhower. La rencontre a lieu sur l’aérodrome d’Evere. Eisenhower ne descend pas de son avion parce qu’il s’est foulé le genou en allant voir Bradley à Chartres. C’est à bord de l’appareil que se déroule la conférence qui va durer tout l’après-midi. Montgomery est uniquement assisté de son adjoint administratif, le général Graham, son chef d’État-major, le général Guingand étant grippé. Eisenhower est entouré du maréchal de l’air Tedder et de son adjoint administratif le général sir Humphrey Gale, un homme prudent et méticuleux.

Bernard Law Montgomery

Monty est tendu et, dès le départ, demande que Gale soit invité à se retirer. Ike, toujours cordial, donne son accord sans s’étonner de la présence de Graham. Ainsi, Monty s’assure un meilleur auditoire avec Graham et Tedder, tous deux britanniques. Le maréchal ouvre un très gros dossier dont il extrait une par une les pièces qui étayent son argumentation. En fait, son discours est un véritable réquisitoire contre les Américains et Eisenhower en particulier. Le ton est tellement acide et déplaisant que le commandant en chef l’interrompt un instant :

- Du calme, Monty ! Vous ne devez pas me parler sur ce ton. Je suis votre supérieur !

L’ambiance est électrique, mais après un silence, le maréchal se reprend :

- Je vous demande pardon, Ike.

Après cet incident, le dialogue peut enfin s’ouvrir. Résumons les thèses en présence.


Soldats allemands à Arnhem (septembre 1944) (Bundesarchiv, Bild 183-S73822 / CC-BY-SA 3.0)

Pour Eisenhower, la première ligne à atteindre avant l’assaut final doit être celle du Rhin. Monty fait état d’une communication récente qu’il a reçue la veille du maréchal Alan Brooke, le chef d’état-major impérial et principal conseiller militaire de Churchill.

- Des V-2 sont tombés sur Londres. Ils sont tirés de la région de Rotterdam-Amsterdam. Quand allez-vous encercler ce secteur ?

L’objectif est important. On sait maintenant que du 5 septembre au 31 décembre 1944, 1561 V-2 vont être lancés et qu’ils frapperont Anvers (924), Londres (447), Norwich (43), Liège (27), Lille (25), Paris (19), Tourcoing (19), Hasselt (13), Tournai (9), Arras (6), Cambrai (4), Mons (3), Diest (2),
Ipswich (1). En fait, les bases de tir étaient situées en Hollande (Staveren, La Haye, Ommen) et en Allemagne (Hermeskeil, Merzig, Burgsteinfurt, Euskirchen et Hachenburg).

Eisenhower rappelle ses préoccupations logistiques. Des garnisons allemandes bloquent tous les ports à l’exception de Cherbourg. Marseille et Toulon ne pourront fonctionner qu’à partir de la fin septembre. Saint-Malo, tombé le 2 septembre, est provisoirement inutilisable. Or, les armées alliées exigent un acheminement quotidien de 18 000 tonnes vers le front. Il faut donc gagner la bataille des bouches de l’Escaut et dégager Anvers pour utiliser son port au maximum.

Depuis le milieu du mois d’août, Montgomery propose à Eisenhower de grouper 40 des 53 divisions dont il dispose au nord du front afin d’effectuer une percée vers le sud des Pays-Bas, la Ruhr et Berlin. Monty croit le moment venu de faire triompher son plan. Le commandant en chef déclare qu’il donne priorité à l’avance vers la Ruhr, mais qu’il ne veut point, pour autant, réduire la poussée vers la Sarre et la trouée de Francfort. Monty reprend sa démonstration. Il faut agir dans le sens d’une poussée principale, bénéficiant du maximum de moyens logistiques, menée par un chef unique, Bradley ou Montgomery. C’est, une fois de plus, l’opposition entre la stratégie anglaise basée sur le déséquilibre de l’adversaire et la tactique américaine du rouleau compresseur.

Soldats de la 101e division aéroportée en jonction avec la Résistance néerlandaise pendant l'opération Market Garden.

Toujours diplomate, mais peu réceptif aux enseignements de la stratégie, Ike reste commandant unique et adopte un compromis provisoire… qui durera jusqu’à la fin de la guerre : pour annihiler tout de suite les bases de V-2 de Hollande et assurer le fonctionnement normal d’Anvers, Montgomery,
bénéficiant d’une « priorité restreinte », peut aller de l’avant à l’aile gauche.

D’importants moyens sont confiés à Montgomery : le corps aéroporté britannique (deux divisions britanniques et une brigade polonaise) et le 18e corps aéroporté américain (les 82e et 101e divisions Airborne), soutenus par 3 groupes de transport. L’ensemble forme la première armée aéroportée qui doit ouvrir un couloir de 80 km à la 2e armée britannique de Dempsey progressant par voie terrestre.

Quelles sont les forces que va trouver devant elle l’armée aéroportée alliée ? Les services de renseignements sont partagés. Le général Strong, chef de l’Intelligence auprès d’Eisenhower, est très optimiste. Dans le rapport qu’il a remis à son chef le 9 novembre, il écrit :

Von Rundstedt ne peut pas espérer recevoir de l’extérieur plus d’une douzaine de divisions au cours des deux mois à venir.

Quant au service de Montgomery, il assurait que les troupes ennemies du secteur nord étaient composées d’unités disparates, en réserve ou en reconstitution.

Mais tandis que l’opération se préparait, il est un endroit où l’inquiétude était grande : le château de Rubens, à Elewijt, près de Malines. Là, résidait le prince des Pays-Bas, nommé, le 3 septembre 1944, commandant en chef des Forces néerlandaises, les Forces de l’Intérieur incluses (Binnenlandse
Strijdkrachten, B.N.S.), sous l’autorité du général Eisenhower.

Parachutistes britanniques à Arnhem.

Témoignage du Prince Bernhard des Pays-Bas

Calvitie élégante, des lunettes d’or angulaires, droites. Voici le prince Bernhard des Pays-Bas. Éternel œillet blanc à la boutonnière d’une veste bleu marine. Cravate noire au crochet. Le prince est un flegmatique souriant, très décontracté. En 1944, il avait trente-trois ans. Il a gardé un souvenir très
précis des événements de l’époque.

Le prince Bernhard des Pays-Bas (Mieremet, Rob / Anefo)

Nous avions des contacts très étroits avec la résistance intérieure, par des courriers qui franchissaient continuellement la ligne du front et par des émetteurs clandestins. Nous recevions des renseignements détaillés sur tous les mouvements de l’ennemi. Par exemple, le réseau Tromp qui « travaillait « le secteur en question, nous contactait trois fois par jour, en nous appelant au départ des cabines téléphoniques. Je peux dire que nous savions tout sur la défense adverse : le nombre et l’emplacement des unités, la situation de chaque poste de défense antiaérienne, etc. Dès que le projet « Market Garden » fut annoncé, c’est-à-dire dès le 11 septembre, j’ai veillé personnellement à ce que chaque message important fût transmis directement à Montgomery.

Quelle fut l’exploitation de ces renseignements ?

Monty, auquel j’ai parlé à plusieurs reprises, m’a répondu ceci : « La résistance française et belge nous a transmis de nombreux renseignements erronés. Je vous remercie de ces informations, mais je n’en tiens pas compte ». Il y eut plus grave. Vous savez que le plan Montgomery était de réaliser trois implantations au nord-est du front : Eindhoven, Nimègue et Arnhem. Un tapis de chars d’assaut, suivi à distance par l’infanterie motorisée, devait ensuite, depuis le front, être déroulé sur 80 kilomètres en reliant entre elles les trois zones de parachutages.

Un examen rapide de la carte nous rappelait que, si la route était bonne jusqu’à Eindhoven, elle rétrécissait par la suite et entrait à partir d’Uden dans une zone de polders.

Vue aérienne du pont d'Arnhem (19 septembre 1944).

J’en conférai immédiatement avec mon chef d’État-major le général Peter Doorman, qui était un gradué de notre Haute École Militaire. Avant 1940, il avait personnellement été chargé des essais d’utilisation des tanks sur nos routes de polders. Dorman fut catégorique. À partir d’Uden, les chars avanceraient en file indienne et deviendraient une proie facile pour les pièges antichars. En outre, si l’un d’eux tombait en panne, il encombrerait la route durant le temps nécessaire à son rejet dans le fossé par les fantassins. L’infanterie devait donc accompagner les chars pour éliminer les pièges. Enfin, il était tout à fait exclu que les 20 000 véhicules de l’infanterie qui devaient suivre puissent passer sur cette route étroite et fragile.

J’envoyai Doorman expliquer tout cela à Monty. Le maréchal, visiblement contrarié, le reçut avec quelque brusquerie. « Nous savons tout cela. Les chars avanceront seuls. Leurs équipages sont expérimentés. De toute façon, nous aurons la maîtrise aérienne. Rassurez-vous, tout ira bien ».

Lorsque Doorman me rapporta cette conversation, je ne pus que m’incliner. Monty était maître de cette partie du front. Comment pouvait-il négliger toutes ces inconnues ? L’insuffisance des routes, le mauvais temps éventuel, une défense adverse efficace.

Je crois que Montgomery voulait, enfin, s’imposer devant Eisenhower.

Il était présomptueux. Nous savons maintenant que les opérations de transport des troupes aéroportées ne pouvaient durer moins de trois jours. Nous voyons aussi que l’objectif final, la ville d’Arnhem, était trop éloigné de la zone d’atterrissage, l’accès en étant particulièrement difficile. Et entre Nimègue et Arnhem, tout déploiement des chars et de l’infanterie était impossible : les bas-côtés de la route étaient inutilisables.

Sauter sur Arnhem, c’était la seule façon de gagner par surprise, car les Allemands n’auraient pas le temps de se ressaisir. Et nous savions que la défense était importante. Mais Monty ne voulait rien entendre. Il avoue maintenant que l’opération fut un échec. Il faut ajouter que ce désastre aurait certainement pu être évité.

Parachutistes britanniques à Oosterbeek.

Quelle fut votre réaction au jour J ?

Le jour J était le dimanche 17 septembre. Ce jour-là, de Londres, le gouvernement néerlandais déclenche, par un appel de la B.B.C., la grève générale des chemins de fer. Notre État-major des forces néerlandaises, section Forces de l’Intérieur (B.N.S.) lance les ordres de sabotage des voies ferrées et des routes stratégiques. L’effet de surprise joue donc, mais trop brièvement : les Allemands ont le temps de prendre toutes les contre-mesures qui s’imposent. Il ne nous reste plus qu’à exécuter les ordres de Monty.

Dans la matinée du 17 septembre 1944, la FLAK1, les terrains de chasse sont écrasés sous 3139 tonnes de bombes. Puis vers 13 h, 1544 avions, escortés par 1171 chasseurs, amènent 478 planeurs au-dessus de la partie sud-est des Pays-Bas. 35 transports et 13 planeurs seulement sont abattus par la FLAK. (La FLAK, abréviation de Flakartillerie, est le nom générique des unités de batteries antiaériennes statiques.)

Au soir du premier jour, 20 190 parachutistes et 14 686 aéroportés ont pris pied sur trois secteurs : Arnhem, Nimègue et Eindhoven. Ils disposent de 5230 tonnes de matériel et de 1927 véhicules.

Le maréchal Model, chef de groupe d’armées B, fait face à l’armée alliée aéroportée. Depuis le 15 septembre, son quartier général était installé en l’hôtel Tafelberg à Oosterbeek, près d’Arnhem. Le maréchal connaissait la prudence habituelle de Montgomery, il n’attendait aucune surprise de ce côté.

Le général Student, chef de la première armée parachutiste, avait fixé son poste de commandement à Vught, à cinquante kilomètres à l’ouest de Nimègue. Le 17 à 13 h, Student voit passer les vagues de planeurs qui se dirigent vers Nimègue. D’abord, il admire, en connaisseur, puis ne tarde pas à réagir. Il réclame des rapports sur les zones d’atterrissage, puis téléphone à Model.

À Oosterbeek, Model qui déjeunait sur la terrasse du Tafelberg voit lui aussi descendre des parachutistes au-delà et en deçà du Rhin, à quelques centaines de mètres de lui. Le maréchal n’a que le temps de grimper dans sa chambre, de boucler sa valise et de filer vers le quartier général de Bittrich, chef très remarquable du IIe corps blindé SS, à trente kilomètres à l’est d’Arnhem, à Doetinchem.

Parachutistes britanniques à Oosterbeek.

Student n’a pas réussi à atteindre Model, mais d’un planeur abattu par la FLAK, un de ses hommes a réussi à extraire un plan détaillé de l’opération « Market Garden ». Dès cet instant, les Allemands sont pleinement informés.

En moins d’une semaine, Model va rassembler quatorze divisions autour de la tête de pont d’Arnhem, quatorze alors que les services de renseignements alliés, qui n’ont pas tenu compte des informations de la résistance hollandaise, en avaient annoncé huit !

Le 18 septembre, nouveau largage par 1360 avions de transport et 1203 planeurs. Ce renfort accuse cinq heures de retard à cause de la brume.

Dans le secteur d’Arnhem, la 1ère division aéroportée britannique chargée d’établir une tête de pont sur le Bas-Rhin est en difficulté. Les trois groupes cherchent à se rejoindre, mais l’ennemi, proche de ses bases, a réagi promptement. Le 19 septembre, le temps devient mauvais. Une nouvelle vague de 655 avions et 431 planeurs décolle d’Angleterre avec retard à 15 h, mais 40 avions et 112 planeurs sont abattus par la FLAK. 186 transports et 73 planeurs font demi-tour. À Arnhem, 33 planeurs atterrissent sous le feu de l’ennemi et les 390 tonnes de ravitaillement tombent en dehors de la zone alliée.

Le 20 septembre, le temps est encore plus mauvais. 519 avions de ravitaillement passent quand même. Le 21, dans les mêmes conditions, 110 avions, dont 53 arriveront au but, vont larguer 750 Polonais à Arnhem. Le 22, le ciel est tellement bouché qu’aucun vol ne peut avoir lieu. L’opération « Market Garden » tire à sa fin.

Les combattants d’Arnhem-Oosterbeek sous les ordres du général Urquhart, renforcés depuis le 21 par la brigade polonaise du général Sosabowski, ont été accueillis avec enthousiasme par la population qui maintenant les gêne dans leurs mouvements.

Le 22, les combattants sont préoccupés par les blessés toujours plus nombreux. Le service de santé est débordé : les mourants doivent être abandonnés. Médecins et assistants, qui n’ont pas dormi depuis cinq jours, se consacrent aux blessés.

Le colonel Warrack, médecin-chef, obtient l’autorisation de ses chefs de négocier une trêve. Il se rend à l’hôtel Tafelberg, reconquit par les Allemands, et conclut avec ceux-ci une trêve de deux heures. Il revient avec des ambulances allemandes et avec l’aide des infirmiers ennemis, il dirige l’évacuation de plus de 500 blessés. La bataille d’Arnhem resta donc digne des vieilles traditions militaires.

Prisonniers britanniques à Arnhem. (Bundesarchiv, Bild 183-S73820 / CC-BY-SA 3.0)

Le 23, 654 transports et 490 planeurs vont renforcer Nimègue et Eindhoven, tandis que dans Arnhem, la première division britannique, après six jours de combats, recule, maison par maison, vers le Rhin : elle ne compte plus que 2300 combattants sans eau, sans vivres, avec peu de munitions.

Dans la nuit du 25 au 26, les survivants, 2163 sur 10005, parviennent à franchir le fleuve et à se replier au sud du Rhin. Le 26, 219 avions de transport réussissent à atterrir sur un terrain sommairement aménagé à douze kilomètres de l’ennemi et à repartir pour l’Angleterre amenant avec eux les blessés.

Les 82e et 101e Airborne US se sont maintenues dans les secteurs de Nimègue et d’Eindhoven. Il est vrai que, dès l’après-midi du 18, les troupes terrestres avaient rejoint la 101e Airborne à Eindhoven et dès le 19, la 82e à Nimègue. Le mauvais temps et la forte défense de l’ennemi avaient empêché la soudure avec le groupe d’Arnhem.

La bataille d’Arnhem, la plus grande opération aéroportée de l’histoire, fut donc une défaite incontestable pour les Alliés.

Le 26 septembre, les Allemands tenaient toujours le Rhin sur toute sa longueur et allaient le tenir, en Hollande, jusqu’au 27 mars 1945.

Leurs garnisons des Pays-Bas n’étaient pas encerclées et quatre millions de citoyens, habitants des provinces de Hollande du Sud, du Nord et d’Utrecht, allaient, jusqu’au 5 mai 1945, subir un siège effroyable au cours duquel treize mille personnes allaient perdre la vie à cause de la famine.

Les bases de lancement des V-2 restaient intactes. Le port d’Anvers était toujours inutilisable. Le nettoyage des bouches de l’Escaut (Walcheren) allait s’effectuer du 20 septembre au 8 novembre, par des opérations combinées, et le 28 novembre, Anvers accueillait le premier cargo allié.

Quant aux pertes humaines, les unités aéroportées engagées, près de 35 000 hommes, comptaient au 30 septembre plus de 13 000 tués, blessés et disparus, soit plus d’un tiers des effectifs. Les Allemands avaient perdu 3400 hommes.

Montgomery considère toujours l’affaire d’Arnhem comme une défaite personnelle. Le général Student attribue la responsabilité de l’échec allié au mauvais temps et à l’erreur de n’avoir pas sauté sur Arnhem dès le premier jour.

Trente ans après, la mauvaise évaluation des forces ennemies et l’appréciation inexacte du terrain nous paraissent l’emporter dans les causes d’échec. Pourquoi Montgomery a-t-il négligé les informations qui étaient à sa portée ?

C’est à pleurer, conclut le prince Bernhard, chassant d’une main ces souvenirs douloureux qui l’obsèdent.

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