Petite histoire de la fourchette

Petite histoire de la fourchette

Dans ses nombreux bagages, Catherine de Médicis, en 1533, s’en allant vers Marseille sans savoir encore qu’elle deviendrait reine de France, avait de nombreuses robes, des bijoux merveilleux, des haricots et aussi de petites fourches, si petites que l’on peut les utiliser avec une seule main. Ces petites fourches étaient en argent, et comportaient trois dents, très pointues. Mais que pouvait bien faire une jeune fille, indiscutablement de bonne famille, avec des petites fourches, qu’elle appelait forchetta, parce qu’elle parlait l’italien ? Voilà un des grands mystères de l’histoire. Mais vraiment, les « fourchettes » (parlons français) de Catherine, c’est une bien étrange extravagance.

 

En réalité la fourchette n’est pas une invention de Catherine. Elle ne faisait que suivre une manière – une belle manière – qui, d’après les historiens, remonte au moins au début du XIe siècle, pratiquée par certaines grandes familles dans l’Empire byzantin. Étant donné les contacts politiques et commerciaux des Byzantins avec les Vénitiens, ceux-ci apprirent l’usage de la fourchette, et la mode s’en répandit dans les familles fortunées d’Italie.

 

 

Mais à quoi peut bien servir une fourchette ? Il s’agit d’un ustensile que l’on empoigne avec le plus d’élégance possible, et l’on pique un morceau de viande ou de légume pour le porter à la bouche et l’y déposer, en faisant bien attention de ne pas se piquer la langue ou le palais en un geste trop brutal. C’est assez ingénieux, on en conviendra, mais les braves gens qui n’avaient pas les moyens d’acheter des fourchettes (qui sont des pièces d’orfèvrerie) se contentaient d’utiliser leurs doigts pour prendre la nourriture et manger. Si bien que, en France puis ailleurs en Europe, à partir de 1533 et pendant quelque temps, il y aura un grave sujet de conversation qui animera les réunions : avec ou sans fourchette ? Les uns ne voyaient dans l’usage byzantin qu’afféterie et maniérisme (nous dirions « snobisme », aujourd’hui), les autres y trouvaient le nec plus ultra de la modernité.

 

 

La fourchette est un instrument. Elle est comme le symbole, dans la vie de tout le monde et de tous les jours, de la manière dont les instruments vont changer le mode de recherche des doctes, des érudits, des philosophes, des savants. Certes, la fourchette n’a pas révolutionné la cuisine, ni la gastronomie. Mais elle marque un tournant historique. Pour l’astronomie, ce fut 1543 et les recherches de Copernic. Pour la cuisine, ce fut 1533 et les raffinements des Médicis.

 

 

C’est Henri III, roi de France, qui, semble-t-il, dans le courant de la seconde moitié du XVIe siècle, fit définitivement adopter la fourchette par les gens de qualité, et puis par les autres. On dit parfois que la mode vestimentaire de la fraise, qui date en effet de cette époque, a été décisive pour l’adoption des fourchettes. C’est qu’il faut essayer de manger avec les doigts, quand on a le cou enveloppé par une fraise, et par une fraise d’autant plus large et encombrante qu’elle se veut plus élégante ! On s’en met partout, comme aux jours sombres du Moyen Âge, ou chez les paysans ! Ce serait donc pour éviter de souiller leurs fraises par des déchets alimentaires que les beaux seigneurs et les gentes dames adoptèrent la fourchette. Et, tout le premier, Henri III lui-même.

 

 

Et c’est donc depuis la seconde moitié du XVIe siècle de l’ère chrétienne que l’Humanité est formée de deux parties, ceux qui utilisent une fourchette et ceux qui l’ignorent, deux parties qui coïncident presque avec une autre partition des hommes : ceux qui ont et ceux qui n’ont pas l’esprit scientifique.