Le Synode cadavérique : la fin de l’infaillibilité pontificale

Le Synode cadavérique : la fin de l'infaillibilité pontificale

Dans un long poème de vingt et une mille lignes, publié en 1869, L'Anneau et le Livre, Robert Browning relate l’étrange procès au cours duquel un pape fut condamné à mort à titre posthume. C’est ce qu’on appellera le Synode cadavérique ou plus officiellement « Synode horrenda » (Synode effroyable). Mais si les faits peuvent en effet être qualifié d’effroyable, ce qui poussa le monde ecclésiastique à recouvrir cet épisode de l’histoire de l’Église d’une lourde chape de plomb est qu’il remet en cause toute la lignée papale et, par conséquent, un point de la doctrine des plus importants pour les Vicaires de Rome : celui de l'infaillibilité pontificale.

Cette histoire se passe à Rome au IXe siècle, à l’époque du règne du pape Étienne VI.

Le héros, bien malgré lui, de cet évènement porte un nom des plus ironiques aux vues de l’histoire, celui de Formose qui signifie « agréable à voir » et qui ne sera d’ailleurs plus jamais porté par aucun pape.

Formose est fait pape en 891 et le restera jusqu’à sa mort en 896.

Il semble qu'il ait été un souverain pontife compétent et honnête, l’un des rares de son siècle. Il était âgé de soixante-seize ans quand il fut élu et avait déjà accompli un parcours très honorable, travaillant avec succès comme missionnaire en Bulgarie puis comme attaché diplomatique à la cour de Constantinople où il s'attacha à l'amélioration des relations avec l'Église d'Orient.

Seule ombre au tableau de ce pape, est qu’il avait été élu évêque de Rome, condition sine qua non pour devenir pape, alors qu’il était encore évêque de Porto, en Italie. Cela peut sembler bien ridicule en comparaison des dépravations dont feront montre certains de ses successeurs, mais une loi du droit canon, votée peu de temps auparavant, interdisait à un évêque de changer de diocèse selon son initiative ou de régner sur plusieurs d’entre eux. Cette disposition était prise pour empêcher un évêque de s'approprier un territoire estimé plus profitable ou de se constituer un fief englobant plusieurs diocèses.

L’histoire de L’Église aurait normalement dû faire l’impasse sur ce petit point, vu la cécité dont elle fait preuve envers d’autres de ses papes et ne retenir du règne de Formose que celui d’un pape qui travailla à la consolidation des Églises d'Allemagne et d'Angleterre et tenta de conclure une paix satisfaisante avec Constantinople. Mais Formose s'était fait de nombreux ennemis politiques parmi lesquels les plus acharnés étaient la famille Spoleto. La haine de cette famille envers le pape avait atteint un tel point qu’ils avaient été jusqu’à programmer sa mort. Il faut dire que Formose avait refusé de couronner Lambert, fils de la famille Spoleto, empereur d’Occident, lui préférant Arnulf de Carinthie.

Mais la famille Spoleto n’eut pas le temps de mettre ses plans funestes à exécution, le pape décédant au cours du printemps 896 de mort toute naturelle, semble-t-il.

Lui succéda Boniface VI, une franche canaille par deux fois défroqués, mais qui n’eut pas vraiment le temps de marquer son époque vu que son règne ne dura que quinze jours, avant qu'il ne meure de cause inconnue. Cela fait de son pontificat le deuxième plus court de l’histoire, celui du pape urbain VII, qui régna pendant treize jours, arrivant en tête.

En mai 896, Étienne VI fut élu pape à l'intercession de la famille Spoleto et plus particulièrement celle de Lambert, dont la rage vis-à-vis du défunt Formose ne connaissait pas de limites, ce dernier l’ayant privé de sa vengeance en mourant naturellement.

Ne pouvant plus s’en prendre à son ennemi directement, Lambert Spoleto imagina alors de faire le procès du cadavre de Formose. Étienne VI, se sentant redevable à la famille Spoleto et à la recherche de leur protection, se montra très enthousiaste à cette idée. Si on pouvait reprocher à Formose d’avoir mal lu la loi, attaqué l’ancien pape sur ce point uniquement posait un peu problème à Étienne, vu que lui aussi avait commis la même mauvaise lecture du droit canon, ayant été consacré évêque de Rome, alors qu’il l’était aussi d’Anagni. Titre qu’il avait de plus obtenu des propres mains de Formose.

Étienne et Lambert entreprirent alors, afin de rendre l’idée d’un tel procès acceptable, une vraie campagne de diffamation contre Formose, plus vraiment capable de s’en défendre. Ils s’occupèrent donc à attiser le courroux de la population romaine ainsi que celui de la noblesse à l'encontre de Formose en envoyant des crieurs publics dans les rues propager l’idée que celui-ci s'était rendu coupable de crimes abominables.

Neuf mois après le décès de Formose, Étienne VI convoqua alors un synode. Et histoire de n’avoir aucune mauvaise surprise dans son entreprise, il se chargea pour composer le « jury » de recruter parmi les évêques qui ou le soutenaient ou le craignaient.

S’il est fort possible que ce rassemblement de marionnettes, aussi indépendant du pouvoir qu'un jury stalinien, ait pu croire que l'accusé serait simplement jugé in abstentia, puisqu'il était enterré depuis neuf mois, et qu'il ne s'agissait, en fait, que de souiller sa mémoire, la surprise due être de taille quand, en janvier 897, les juges pénétrèrent dans l'église Saint-Jean de Latran, la première construite dans Rome et la plus sainte d'entre toutes, pour trouver le corps pourrissant de Formose attaché à un siège. Certains des témoins oculaires qui survécurent au procès ont prétendu que le corps était recouvert des vêtements sacerdotaux d'un pape alors que d'autres l’ont décrit comme étant affublé d'une chemise tissée en poils de chèvre. Tous se sont cependant accordés pour déclarer que, derrière ce corps chancelant, se trouvait un jeune diacre complètement terrifié, supposé incarner la « voix » de Formose et ayant pour mission de répondre aux questions qui lui étaient posées.

Assis sur le trône papal, Étienne VI lut l'acte d'accusation. Le défunt était accusé de parjure : il avait menti afin de devenir pape en n'admettant pas qu'il était déjà l’évêque d'un autre diocèse. Il était également accusé d'ambition de devenir pape, un crime particulièrement farfelu dont chaque noble romain était probablement coupable. Il lui était enfin reproché d'avoir violé le droit canon après sa nomination notamment sur le point qui interdisait le transfert d'un évêque d'un diocèse à l'autre.

Les minutes du procès parlent d'un Étienne VI en proie à des accès de rage hystériques, hurlant des injures à l'adresse du cadavre, et se moquant de son silence. Parfois, le jeune diacre tentait de marmonner une réponse mais il était aussitôt réduit au silence par l'accusateur. Au milieu de cette parodie de justice, un tremblement de terre secoua l'église, y causant des dégâts. Il est difficile de conjecturer sur le type d'avertissement que le synode déduisit de l'événement. Le pape aurait été bien inspiré d'en tenir compte, mais il ordonna aux juges de déclarer Formose coupable de tous les chefs d'accusation.

Le verdict déclara que tous les actes officiels posés par Formose en qualité de pape et d'évêque étaient invalidés, en ce compris les nominations et les ordinations de prêtres.

Trois doigts de sa main droite furent coupés, ceux qui étaient utilisés pour les bénédictions. Son cadavre fut quant à lui ignominieusement enterré.

Peu après, Étienne VI et Lambert prirent conscience que les partisans de Formose risquaient de faire de sa tombe un lieu de pèlerinage. Ils firent à nouveau déterrer le corps et demandèrent à ce qu’il soit jeté dans le Tibre. La légende raconte qu'un ermite recueillit les restes dans le fleuve et leur donna une sépulture décente dans les catacombes.

Il est possible qu'en jugeant Formose, Étienne ait obéi à certains mobiles rationnels tels que le désir lié à l'instinct de conservation, la volonté de plaire aux puissants Spoleto ou celle de sécuriser sa position en tant que pape, dès lors qu'il était coupable du même «crime» que lui. Cependant, la sinistre décision de présenter le cadavre devant le tribunal et la macabre sentence qui fut prononcée prouve à suffisance qu'il devait être fou.

Après le procès, Étienne VI imposa à tous les prêtres ordonnés par Formose de lui envoyer une lettre reconnaissant l'invalidité de leur ordination. Cela, ajouté à la nature macabre du procès, fit en sorte que le peuple commença à murmurer. Pour tenter de se désolidariser des événements, les Spoleto lui retirèrent alors leur appui.

Le pape Étienne VI fut rendu prisonnier par la foule qui lui arracha ses vêtements et le jeta vulgairement en prison. En août 897, il fut étranglé dans sa cellule.

Théodore II, qui lui succéda, ne régna que 21 jours et mourut probablement assassiné. Il eut cependant le temps de convoquer un nouveau synode, qui invalida les décisions du Synode cadavérique. Il proclama alors la validité de toutes les ordinations faites par Formose et ordonna qu'il soit déterré une fois de plus. Son corps fut revêtu de la tenue sacerdotale des papes, conduit en l'église Saint-Pierre et enterré avec tous les honneurs.

Les trois papes, Jean IX, Benoît IV et Léon V, qui succédèrent brièvement à Théodore II, ont laissé le souvenir de pape plutôt sages et bons donnant ainsi un peu de calme avant la terrible tempête qui allait s’annoncer et dont nous allons parler dans un autre chapitre.

Fin juillet 903, Léon V succède à Benoît IV. Il n’est pas membre du clergé romain, et doit son élection à l’incapacité du clergé et de la noblesse a imposé l’un à l’autre leur préféré. On opta donc pour un candidat neutre. Partisan de Formose, cette homme qu’on qualifia comme étant un « un homme de Dieu à la vie sainte et louable » n’eut pas vraiment le temps de marquer l’histoire vu qu’il est renversé après à peine 30 jours de règne par un membre de son clergé et pas des moindre vu qu’il s’agit de son chapelain et protégé : le prêtre Christophore. Celui-ci jette Benoît en prison où il trouvera la mort, des partisans de Christophore l’ayant étranglé interrompant cette période de quiétude papale et renouant ainsi avec l’histoire noire de l’Église.

Christophore ayant déposé par la force Léon, se fait élire pape, mais ne sera reconnu que comme antipape par la lignée papale officielle. Son acte de rébellion ne lui portera pas chance car il est à son tour déposé par Sergius III en janvier 904. On prétend qu’il connut le même sort que celui qu’il fit subir à Léon et mourut lui aussi étranglé en prison.

C’est Sergius III qui va relancer l’affaire Formose. Sergius avait participé au Synode cadavérique et était un affidé d'Étienne VI. Une fois au pouvoir, il convoqua en 905 à son tour un synode, qui invalida la précédente réinstallation de Formose et réaffirma les décisions du Synode cadavérique. Une fois de plus, les ordinations de Formose furent déclarées invalides. Il existe deux versions de l’intervention de ce synode dans la vie de ce cadavre maudit. Selon la première, Sergius fit re-exhumer les restes de Formose, il fit couvrir par des vêtements pontificaux et déposa le tout sur un trône. Une fois re-jugé, on fit décapiter le cadavre et on coupa trois doigts de l’autre main. On jeta enfin le tout dans le Tibre. L’autre version est plus atténuée, Sergius ne fit pas cette fois déterré Formose, mais fit placer sur la tombe d'Étienne un marbre sur lequel était gravée l'expression de son admiration.

Les décisions de Sergius III ne furent jamais invalidées. Elles furent tout simplement ignorées par l'Église catholique. Beaucoup de ses exégètes considèrent le Synode cadavérique comme une anomalie, quelque chose qui s'est passé en dehors de l'Église et qui, par conséquent, n'a jamais existé. Beaucoup d'historiens extérieurs à L’Église notent que l'invalidation des ordinations de Formose n'a, en fait, jamais été annulée et que cela soulève des questions à la fois essentielles et troublantes pour la papauté contemporaine.

Cet événement remet surtout en question la notion d'infaillibilité pontificale. Cette doctrine, définie au XIXe siècle sous le règne de Pie IX mais applicable aux successeurs de Pierre tout au long de l'histoire, affirme qu'un pape, inspiré et protégé par l'Esprit-Saint, est incapable de commettre une erreur quand il se prononce ex cathedra sur des points de la doctrine et de la morale ; c'est-à-dire lorsqu’il parle en tant que Docteur suprême de l'Église et qu’il engage sa pleine responsabilité apostolique.

Ceci est évidemment d'une extrême importance pour les millions de catholiques qui attendent de leur chef qu'il donne un avis sur une série de problèmes tels que le contrôle des naissances, l'homosexualité, l'ordination des femmes, et plus récemment, la pédophilie ecclésiastique. Heureusement, les papes simoniaques, fornicateurs ou assassins ne sont pas considérés comme parlant ex cathedra.

Toutefois, dans le cadre du Synode cadavérique, Étienne VI peut être considéré comme ayant agi officiellement puisqu’il s'agissait d'une réunion d'évêques appelés à se prononcer sur un sujet important et qu’il ne s'est pas contenté de déclarer la nullité du règne de son prédécesseur ; il a également proclamé l'invalidité des ordinations faites par Formose.

Certains déduisent de ce phénomène que le Synode cadavérique remet en question toute la doctrine de l'infaillibilité pontificale, une des pierres angulaires de l'Église moderne. D'autres prétendent que ce synode pourrait même jeter un doute sur la succession apostolique: une lignée de 265 papes les relie à saint Pierre, le premier Vicaire du Christ. Suivant la foi chrétienne, les papes ne remplacent pas Pierre de la même manière qu’un chef d'État ou de gouvernement en remplace un autre. Ils doivent succéder à Pierre, et chacun doit poursuivre son œuvre qui consiste à apporter la vérité et l'unité à ses brebis.

L'invalidation des ordinations de Formose pourrait avoir brisé cette chaîne apostolique dès lors que l'on ne peut affirmer avec certitude que des évêques, et par conséquent des papes, n'ont pas été ordonnés par des prêtres dont l'ordination a été invalidée. Si tel était le cas, la succession de saint Pierre, qui ramène au Christ, aurait été brisée.

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