Les naissances à la Renaissance

Les naissances à la Renaissance

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Accoucher d’un garçon à tout prix

Engendrer un enfant était bien, faire des mâles était mieux, mais manifestement plus difficile. Pour les concevoir, les périodes zodiacales du Bélier, des Gémeaux et du Lion étaient estimées favorables, ainsi que toutes les fois où la lune était en phase ascendante. Sinon, plusieurs méthodes étaient proposées pour y arriver infailliblement. La première condition, selon Madame de Sévigné, était de « pratiquer joyeusement le coït », de préférence avec une bande de toile blanche autour du pied droit, sinon la mère accoucherait d’une fille ; de même si le couple abusait des caresses, c’est-à-dire plus de quatre ou cinq fois par mois, avec le risque de routine. Il était en outre conseillé aux conjoints de boire en même temps du vin blanc « mêlé de poudre de matrice de lièvre», sinon ils risquaient d’avoir un hermaphrodite, ou encore de manger les deux testicules d’un bouc rôti, et bien les deux, sinon le garçon naîtrait avec un seul. Si la femme assise sur une chaise passait son pied droit sur un de ses barreaux, ou si elle partait du pied droit, elle accoucherait d’un garçon, mais d’une fille si c’était du gauche.

Méthodes de contraception et d’avortement

Les moyens contraceptifs étaient archaïques et relevaient le plus souvent de la superstition. En voici quelques exemples, rapportés par Madame de Sévigné: la femme devait retenir sa respiration au moment de l’éjaculation de son partenaire et ne pas éprouver de plaisir, éternuer très fort «afin que la semence ne soit pas portée dans la cavité utérine», pratiquer des ablutions vaginales, faire des mouvements violents après chaque étreinte, s’enduire le fond du vagin « de miel ou d’huile de cèdre, ou de céruse, ou de cire de myrtille liquide... », de matières inertes ou astringentes, ou encore se « boucher l’orifice intérieur » avec une éponge. Les femmes s’injectaient des substances spermicides à base de lessive de potasse ou de soude, ou encore des substances abortives tel que le «sel de saturne» à base d’oxyde de plomb, qui ravageaient les entrailles. Elles recouraient aussi à des avorteuses, qui avaient chacune leur technique propre. Par exemple, «un fer creux au bout duquel était un bouton avec plusieurs petits trous», sorte de seringue qui, tiédie au feu, servait à faire pénétrer un liquide abortif. Elles possédaient un four à fœtus. À l’office des accouchées de l’Hôtel-Dieu de Paris, on jetait dans la tour des Limbes les multiples mort-nés apportés avec un « mi- net» de chaux vive pour les brûler et empêcher la trop grande puanteur.

Fécondation « in vitro » ?

Dans ses mémoires rédigés vers 1650, Antoine Jacmon – bourgeois du Puy – rapporte que, à la stupéfaction générale, une femme accoucha à l’âge de 47 ans. Le plus extraordinaire fut qu’elle avait été stérile pendant 25 ans de vie conjugale avec son premier mari, pourtant réputé «homme bien adroit, robuste et jeune ». Elle se remaria avec un notable de la ville qui, lui aussi, n’avait eu aucun enfant de son premier lit. Quelques années plus tard, elle se vit enfler et se trouva mal. Les médecins diagnostiquèrent une hydropisie, mais elle accoucha d’un fils en excellente santé. Le chroniqueur s’extasie d’une fécondité aussi inespérée, mais, en vrai mâle, il ne s’interroge à aucun moment sur l’éventuelle stérilité du premier époux...

Fée Carabosse entre toutes les femmes

Depuis des temps immémoriaux, l’accouchement était quasi exclusivement une affaire de femmes. À partir du Moyen Âge, morale chrétienne et pudibonderie veillèrent à y mêler encore moins les hommes. En 1626, l’accoucheuse professionnelle Louise Bourgeois dénonça, dans un opuscule sur son art, l’effronterie des coquettes qui se faisaient accoucher par un homme. Des mères et commères entouraient la parturiente pour communier à sa souffrance, criant, gémissant pour surmonter l’angoisse. Les femmes du Midi étaient particulièrement démonstratives : elles injuriaient la sage-femme, invoquaient la Vierge, maudissaient leur mari, juraient de ne jamais plus avoir de rapports sexuels avec lui, se contorsionnaient comme des démentes.

À la campagne, la sage-femme improvisée recourait à toutes sortes de pratiques superstitieuses qui venaient compléter l’arsenal d’objets magiques utilisés pendant la grossesse, comme une aétite (pierre d’aigle, soit de l’oxyde de fer) ou une peau de serpent. Il était indispensable de les exhiber dès les premières douleurs et de les enlever dès l’expulsion, sous risque d’atroces complications. Dans la chambre, l’accoucheuse allumait une chandelle, disposait des roses de Provins ou procédait à des fumigations; elle appliquait sur le col de la matrice des compositions échauffantes à base d’herbes aromatiques mélangées à de la fiente de pigeon, d’épervier ou d’animaux magiques... Si malgré tout l’accouchée souffrait trop, elle la délivrait de ses douleurs en les jetant par sortilège sur un animal ou l’époux.

Acrobaties

La mère accouchait assise, à genoux ou debout, en s’appuyant sur un meuble bas. Les plus fortunées disposaient d’un siège spécial, placé près du feu, les pieds calés contre une bûche et faisaient appel à un chirurgien qui demandait deux aides pour maintenir l’accouchée aux épaules et aux bras.

Extraction d’un mort-né

Si l’enfant se présentait mal à l’accouchement, la matrone utilisait tout ce qui lui tombait sous la main : pelle à feu, crochet à fourneau, petits instruments de jardinage, tenailles, ciseaux, bourse en tissu ou en cuir avec ses cordons... Après tout, on s’en servait bien pour les bestiaux! On secouait la mère dans tous les sens et on tirait sur l’enfant à toute force. Le chirurgien- accoucheur Guillaume de La Motte raconte qu’il arriva un jour à un accouchement au moment où on venait d’arracher la tête du bébé. Et quand il fallait extraire un mort-né – pratiquer ce que nous appelons un curetage –, l’accoucheuse utilisait la main et le bras, enduits de beurre ou d’huile. Si c’était impossible, on recourait aux crochets, plantés dans la tête de l’enfant, avec le risque de l’achever s’il n’était pas tout à fait mort. Ces instruments non stérilisés étaient tout aussi dangereux pour les organes de la mère. Afin d’atténuer ses souffrances, on lui donnait à boire une cuillerée de vin ou on lui mettait en bouche une croûte de pain qui en était imbibée. Lorsque sa vie était elle-même en danger, le choix était cruel.

Comme les matrones étaient généralement illettrées, elles étaient bien incapables d’affiner leurs compétences en fréquentant les cours d’obstétrique rendus en principe obligatoires par une ordonnance de Louis XIV de 1696, effaré par l’hécatombe des nourrissons que dénonçaient les curés.

Arrachement par morceaux

Le 31 décembre 1672, le chirurgien parisien Mauriceau, qui avait été appelé en hâte à Chambly au chevet de Madame de Saint-Ju – fille du seigneur du lieu – la trouva morte en arrivant parce que les trois chirurgiens locaux, qui s’étaient occupés de son accouchement difficile, avaient trop tardé à intervenir (le plus souvent, ils étaient appelés tardivement) avec leurs crochets et à la délivrer. Pourquoi avaient-ils agi ainsi? Une polémique survenue entre deux ecclésiastiques leur avait fait perdre un jour et une nuit. Selon le curé, un enfant ne pouvait être baptisé quand il n’était pas extrait vivant du ventre maternel. Un prédicateur soutenait en revanche qu’on pouvait administrer le baptême à un enfant sans le voir, donc avant sa naissance. Dans ce cas, il suffisait de le toucher à l’intérieur de l’utérus avec de l’eau, bénite si possible ; ensuite seulement on pouvait chercher à sauver la mère. Pour éviter ce genre de polémique, le clergé fixera un certain nombre de règles sur le thème au siècle suivant. Toujours est-il que les trois chirurgiens de campagne manquaient d’expérience. Ils ne réussirent qu’à extraire l’enfant par morceaux, laissant une partie du placenta dans l’utérus de la mère, qui mourut dans d’atroces souffrances.

Hécatombe des mères

Entre 20 et 35 ans, la mortalité féminine était nettement supérieure à la mortalité masculine, en raison d’une longue série d’accouchements. Ainsi la mère de Molière subit six maternités en six ans et décéda lors du dernier. Après un an de veuvage, le père se remaria avec une femme qui mourut à son tour après trois accouchements en trois ans. Dans les années 1620, à Vézelize – commune surnommée « pot de chambre de Lorraine» –, le serrurier, le tailleur, le boulanger et le drapier du bourg perdirent chacun trois épouses ! Aucun milieu n’échappait à l’hécatombe: les deux femmes successives du seigneur protestant Isaac Dumont de Bostaquet eurent chacune sept enfants et moururent toutes deux à la suite de leur dernier accouchement. Remarié une troisième fois, ce noble infligera cinq enfants à sa troisième épouse, soit dix-neuf paternités en tout. Songeons à Jean-Sébastien Bach qui, au XVIIIe siècle, eut 20 enfants de ses deux épouses.

Premiers soins aux bébés

Dès que l’enfant sortait du ventre de sa mère, la sage-femme devait encore, au besoin, le ranimer, lui sucer la fontanelle, lui faire inhaler les vapeurs dégagées par la combustion du placenta et du cordon ombilical, l’envelopper dans une toile filée dans des conditions particulières, le fortifier en lui crachant dans la bouche du vin préalablement gargarisé dans la sienne et enfin lui modeler le crâne de ses mains pour le rendre le plus beau et le plus sage possible.