Rintintin s’en va-t-en guerre

Rintintin s’en va-t-en guerre

Chacun sait qu’entre les chiens et les hommes, c’est déjà une très longue histoire d’amour, qui dure depuis près de dix mille ans. Cette histoire d’amour qui n’en finit pas se confond parfois avec la grande Histoire de l’humanité, tant d’événements et d’émotions les ayant si fortement liés les uns aux autres au cours de ces millénaires…

 

Comme chez les hommes, de temps à autre, un chien vraiment exceptionnel se distingue de tous ses congénères par des qualités tant physiques que psychologiques, une intelligence qui force l’admiration et même le respect.

 

 

Avant de devenir l’une des premières super-vedettes du monde animal au cinéma, et du même coup l’un des chiens les plus célèbres du monde, Rintintin semblait déjà promis à un destin hors du commun.

 

Tout commence pour lui par un petit miracle. Naître un jour de septembre 1918 dans un petit village de Lorraine, pris sous le feu de l’ennemi, n’était pourtant pas vraiment une bonne idée. Flirey, en Meurthe-et-Moselle, vient d’être aplati par un déluge d’obus de l’artillerie allemande. Quand cesse enfin cette pluie de fer et de feu, un caporal de l’armée américaine, Lee Duncan, effectue une mission de reconnaissance dans la localité reconquise. En déambulant parmi les ruines encore fumantes, son attention est attirée par une chienne berger allemand qui allaite ses cinq petits dans les décombres de son chenil dévasté. Les soldats allemands les ont abandonnés en battant en retraite.

 

Duncan, lui-même orphelin de naissance, avouera qu’il a toujours souffert pendant son enfance de ne pas avoir eu d’animal de compagnie. Le militaire se laisse attendrir et embarque tout ce petit monde avec lui avant de rejoindre son unité, basée à Toul-Rosières.

 

L’unique survivant

 

Dans l’enfer de la guerre, les hommes tendent parfois à s’accrocher à la moindre source de tendresse et d’affection. On a beau être soldat, on n’en a pas moins un coeur. Et les compagnons de Duncan sont tout de suite d’accord pour se partager les cinq chiots et leur mère. Le jeune caporal décide pour sa part d’en garder deux pour lui, une petite femelle et un mâle. Il s’empresse de les baptiser Nénette et Rintintin, des noms bien français, puisés dans le folklore local. Dans les villages libérés, les enfants offrent volontiers aux vainqueurs, en guise de porte-bonheur, leurs nounours ou leurs poupées affublés de ce genre de noms puérils.

 

Lee Duncan

 

Les deux chiots adoptés par Lee Duncan seront les seuls à survivre jusqu’à l’Armistice. Mais, sur le chemin du retour vers les États-Unis, pendant la traversée de l’Atlantique, Nénette, malade, succombera à son tour. Reste Rintintin, l’unique survivant… Il s’en sera pourtant fallu de peu qu’il ne voie jamais, lui aussi, les rivages de l’Amérique.

 

Duncan raconte dans ses souvenirs que l’état-major militaire n’avait tout d’abord pas vu d’un très bon œil l’arrivée de cette nichée canine dans les rangs de l’armée. Un officier avait sommé le caporal de s’en débarrasser ou, à la rigueur, de dresser ces nouvelles recrues en vue de leur confier certaines missions. Duncan sauta sur cette dernière opportunité. Quelques semaines plus tard, Rintintin, chien d’élite, était déjà opérationnel et, s’infiltrant à travers les lignes, apportait, sous la mitraille ennemie, le courrier ou des médicaments aux soldats de l’avant. Plus d’un combattant lui devra la vie. Peu à peu toléré, le jeune berger se rendit vite indispensable. Mais il n’était encore qu’au début d’une carrière hors-norme. La paix revenue, d’autres aventures l’attendaient…

 

Un bond de 4 mètres décide de son destin

 

Pour Lee Duncan, ce chien deviendra non seulement son animal fétiche mais aussi, bientôt, sa poule aux œufs d’or.

 

Ce berger allemand dévoile tout de suite un potentiel extraordinaire. Il comprend d’instinct tout ce qu’on attend de lui et possède une habilité physique bien au-dessus de la normale. Ce qui ne gâche rien, ce cabot se montre volontiers cabotin. Au point que Duncan a l’idée de le produire dans divers spectacles régionaux, ce qui lui permet d’arrondir ses fins de mois et de payer quelques séances de dressage. Dans tous les concours auxquels son maître le fait participer, Rintintin caracole en tête avec une aisance stupéfiante. À côté de lui, pour un peu, tous les autres chiens auraient l’air… bête.

 

Il se trouve qu’à l’occasion d’une de ces compétitions canines, le producteur-réalisateur Darryl Zanuck se livre à quelques mises au point avec un nouveau type de caméra portative. Lorsque, dans son objectif, il aperçoit Rintintin franchir d’un bond un obstacle de plus de 4 mètres, subjugué, il demande aussitôt à son maître la permission de soumettre ce chien phénomène à un bout d’essai, comme on le ferait pour une starlette. Et c’est le déclic décisif qui conduit Rintintin à la gloire.

 

Une prise suffit : il est « bon » du premier coup

 

Rintintin fait ses débuts au grand écran à partir de 1922. Et c’est le succès immédiat. Sa première apparition dans le film The Man from Hells’River soulève un enthousiasme énorme de la part du public. C’est la première fois qu’une star canine éclipsait tous ses partenaires. Au point qu’il faudra tourner, avec le même chien vedette, vingt-cinq autres westerns – en noir et blanc et muets – qui seront produits par la Warner Bros.

 

Pour les besoins du scénario, Rintintin se voit enrôlé comme chien d’élite dans l’armée américaine à l’époque de la conquête de l’Ouest, dans les années 1880. Alors que sa famille indienne a été massacrée, il est recueilli par un jeune orphelin, Rusty, bientôt promu caporal au 101e Régiment de Cavalerie. Rintintin suit son jeune nouveau maître sous les drapeaux et devient la mascotte (en uniforme) de cette unité, stationnée à Fort Apache, en Arizona. Sa vive intelligence sera rapidement mise à contribution, au service des « tuniques bleues », souvent dépassées par son savoir-faire. D’un bout à l’autre du Far West, l’infatigable berger allemand s’acquitte de toutes les missions qui lui sont confiées avec brio jusqu’à se tailler bientôt une réputation de héros national. Professionnellement aussi, en tant qu’acteur, Rintintin donne pleine satisfaction aux professionnels du cinéma et particulièrement au personnel technique, car il permet de tourner la plupart des scènes en une seule prise. Il est « bon » du premier coup.

 

 

La Warner Bros sauvée de la faillite par un chien

 

Au début, bien sûr, Hollywood considérait encore avec un certain dédain ce genre de western dont la vedette principale était un chien. Les budgets accordés à leur réalisation étaient si limités que les mêmes acteurs devaient assurer alternativement les rôles de cow-boys et d’Indiens. Et pourtant, c’est grâce aux recettes de Rintintin que la Warner Bros sera sauvée de la faillite. Grâce à un chien !

 

Rintintin apparaît aujourd’hui comme l’ancêtre du star-system animalier qui fera plus tard, à plusieurs reprises, les beaux jours du cinéma hollywoodien et de la télévision.

 

L’engouement que suscita le héros Rintintin ne sera pourtant pas dépassé de sitôt. Le chien rapportait à son maître des dizaines de milliers de dollars par semaine. On venait chercher le chien-star à son domicile dans sa limousine privée pour le conduire au studio. Ses fans enthousiastes lui adressaient plus de 100 000 lettres par an. Il avait sa propre émission à la radio américaine et ses admirateurs pouvaient lui téléphoner à son numéro privé.

 

Rintintin devenait le premier animal à être nominé pour un Oscar et à posséder son étoile sur le fameux Hollywood Boulevard, consécration suprême pour les artistes au sommet de leur carrière. Dorénavant, dans la capitale du cinéma, le succès marchait aussi à quatre pattes. Rintintin signait lui-même ses contrats en apposant l’empreinte de sa patte au bas des documents.

 

 

Difficile de succéder à Rintintin

 

Mais l’inéluctable finit par se produire. Rintintin mourait en 1932, à l’âge de 14 ans. Les bergers allemands vivent rarement au-delà de cette échéance. Ce jour-là, en Amérique, les radios interrompirent leurs émissions pour annoncer la triste nouvelle.

 

Lee Duncan fera rapatrier sa dépouille en France, sa terre d’origine, où elle sera enterrée au cimetière pour chiens d’Asnières-sur-Seine, en banlieue parisienne.

 

Avec l’avènement de la télévision, au début des années 50, les anciennes séries de Rintintin seront reprogrammées dans plusieurs pays, les versions en noir et blanc étant parfois colorisées ou présentées en sépia.

 

Mais il fallut bientôt songer à tourner de nouvelles aventures de l’illustre chien-soldat, ce qui posa de sérieux problèmes de casting. La succession s’annonçait difficile. Quatre bergers furent successivement engagés pour tenir le rôle. On commença par utiliser deux descendants du célèbre Rintintin originel mais, malgré les séances de dressage, aucun d’eux ne se montra jamais à la hauteur de leur père. Tous les chiens ne s’improvisent pas comédiens. La dernière recrue engagée se révéla tellement nulle qu’il fallut se résigner à la renvoyer dans sa niche. On dut finalement faire appel à une génération de chiens bergers issus de l’élevage d’un dresseur professionnel, Frank Barnes.

 

Un mythe à « poil dur »

 

Mais la légende de Rintintin restait tenace dans les mémoires. En 1988, une nouvelle série télévisée de 106 épisodes voyait le jour sous le titre de Rintintin junior.

 

Et, comme c’est souvent le cas pour les séries à succès, le personnage de Rintintin devait se décliner en toute une série de produits dérivés. L’effigie de ce berger allemand d’exception se retrouvait imprimée sur une foule d’objets utilitaires : bouteilles, couteaux de poche, portefeuilles, puzzles, ceinturons, déguisements ainsi que divers jouets, perpétuant ainsi le « mythe à poil dur » qui avait enchanté plusieurs générations.

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