Cléo de Merode, marquise et baronne

Cléo de Merode, marquise et baronne

Cléo de Merode, marquise et baronne

La naissance de l’enfant est déclarée à la mairie du Ve arrondissement, à Paris, le 27 septembre 1875 : Cléopâtre-Diane, fille de Zensy, baronne de Mérode, marquise de Trélon… Le nom du père est cependant inconnu.

Cléo vit une enfance de jeune noble paisible. Sa mère est une pianiste virtuose et c’est grâce à elle que la jeune fille découvre sa passion pour la musique, qui ne fait que grandir au cours de son extraordinaire et prodigieuse carrière. C’est cependant en tant que danseuse que l’enfant est présentée à sept ans par sa mère au régisseur de l’Opéra de Paris. Sur cent candidates, huit petites filles seulement sont admises dont la petite Cléo qui va passer son enfance et son adolescence dans ce grand théâtre. Plus tard, elle devient danseuse étoile et interprète tous les premiers grands rôles du répertoire, son nom intriguant toujours ses adorateurs. Est-elle des nôtres ? s’interrogea la noblesse parisienne, face à cette jeune fille si indépendante. Une anecdote que Cléo relate dans ses Mémoires, raconte un entretien avec un certain duc de N. qui ne manque pas de piquant :
« Le nom que vous avez choisi est très harmonieux et il a une belle allure aristocratique »
- Comment ça, choisi ? Mais c’est mon nom véritable ! »
Et comme il gardait un air de doute, j’allais chercher des papiers qui, non seulement prouvaient mon appartenance authentique à la maison de Mérode, mais alignaient des quartiers de noblesse peut-être plus anciens que ceux de mon interlocuteur.
« C’est drôle » me dit-il !
Un autre jour, au foyer de la danse, quelqu’un me présenta le marquis de M. Celui-ci après l’inclination et les compliments d’usage, fit en souriant : « Faut-il vous appeler marquise ou baronne ? » Souriant de même, je répondis : « Vous ne croyez si bien dire… »
Mais je négligeai de pousser plus loin les explications. Si je lui avais appris que j’étais réellement baronne et marquise, il serait sans doute très incrédule, faute de preuves et je ne promenais pas mes titres nobiliaires dans les plis de mon tutu. »

Toujours est-il que, si son nom est rarement pris au sérieux, la merveilleuse beauté de Cléo de Mérode lui vaut de nombreux succès. Ainsi, les plus grands peintres et sculpteurs choisissent la magnifique jeune danseuse comme modèle : elle posa pour Degas, Forini, Forain, Georges Cain et pour le sculpteur Falguière. Elle est même élue reine de beauté devant Melba, Cécile Sorel, Sarah Bernardt, Emma Calvé et Réjane, les plus grandes célébrités féminines de l’époque.

C’est à cette période, en 1896, que Cléo de Mérode connaît son premier amour. Il s’appelle Charles de Po et est comte. Les jeunes gens sont si amoureux qu’ils se sont fiancés sans en parler à leurs parents : cela n’empêche pas la jeune femme d’avoir pris conscience de ses charmes et du nombre de ses prétendants.

De toute façon, Charles accomplit son service militaire lorsqu’a lieu la rencontre de Cléo de Mérode et du roi Léopold II. On joue ce soir-là à l’Opéra Garnier Aïda, et Cléo figure dans le ballet. La danseuse se rend au Foyer et aux salons de l’Opéra. Soudain, elle voit entrer un homme de haute taille, et d’allure fort distinguée, portant la barbe assez longue, qui s’appuie sur une canne. Elle reconnaît immédiatement l’illustre personnage, le roi des Belges, Léopold II.

Le souverain s’approche alors et se présente : « Je suis très heureux d’avoir pu vous admirer. Vous portez, Mademoiselle, un nom très estimé en Belgique » « Sire, répondit Cléo de Mérode, confuse et charmée de ce compliment, j’appartiens à la branche autrichienne des Mérode ». Parfaitement au courant, Léopold II dit encore : « Mademoiselle, je suis fier qu’une descendante de cette haute lignée ait tant de beauté et tant de talent. Je vous félicite ».

La danseuse étoile, sans doute, s’attend à ce que la rencontre s’arrête là. Mais le lendemain matin, le roi, qui est descendu à l’Hôtel Bristol, se rend à pied rue des Capucines où Cléo habite avec sa mère. Il est parvenu à « semer » les policiers en civil chargés de sa sécurité. La belle est surprise de cette visite ; apparemment Léopold II désire seulement lui annoncer qu’il retournera officiellement à l’Opéra et qu’il souhaite que ce soit elle qui le reçoive au Foyer de la Danse.

C’est ainsi qu’un autre soir, Cléo de Mérode apparaissant sous les traits du jeune pâtre dans la Maladetta, le roi se rend au foyer à l’entracte et s’attarde longtemps avec la danseuse. Dans Paris, la nouvelle fait l’effet d’une bombe : la danseuse et reine de beauté aurait fait la conquête du roi des Belges ! L’aventure fait évidemment le tour de l’Europe et le bonheur des caricaturistes, des chansonniers et des revuistes. Sans doute Léopold II a-t-il eu, au fil des années, quelques liaisons plus ou moins discrètes, mais la presse populaire est ravie d’une liaison avec une danseuse : un scandale ! Une théâtreuse ! Et voilà que le souverain est baptisé « Cléopold » : une cible rêvée pour les journaux satiriques de l’époque.

Pourtant, rien ne prouve que la liaison soit consommée, et l’histoire semble même être montée par Cléo de Mérode elle-même, qui y voit un moyen de publicité sensationnel. Quoi qu’il en soit, que cette histoire soit vraie ou non, il n’en reste pas moins que le roi des Belges a acquis, au tournant du siècle, une réputation internationale de galanterie. Et aucun livre, aucun journal bien informé n’ose non plus répertorier la liste des amants que connaît la noble Mérode avant sa liaison avec le roi des Belges.

Avant de regagner son pays, Léopold II se rend une ultime fois rue des Capucines et propose à la danseuse, dans un élan amoureux certainement, de la faire venir à Bruxelles où elle serait engagée à la Monnaie. La jeune fille, très émue, fait comprendre au roi qu’étant fiancée, elle ne peut accepter son offre bien qu’elle en soit très flattée. Le roi se montre beau joueur, n’insiste pas, et lui répond qu’elle peut néanmoins le considérer désormais comme le meilleur et le plus dévoué de ses amis. C’est ainsi que, pendant de nombreuses années, le monarque et la danseuse entretiennent cette amitié ainsi qu’une correspondance très affectueuse.

« Au bout de quelques années, écrit Cléo de Mérode dans ses Mémoires, la violence de ses sentiments s’apaisa et leur expression se ralentit. Les charmes de la baronne de Vaughan l’avaient consolé de son amour insatisfait et j’en fus heureuse pour lui, qui s’était toujours montré si bon et si empressé à mon égard. »

La danseuse n’a pas besoin du roi pour devenir célèbre : elle devient une grande étoile de la danse et fait une carrière éblouissante. À l’Opéra de Paris elle connaît toute sa vie de grands succès, puis après l’Exposition universelle de 1900, elle entreprend même plusieurs tournées en Europe et se produit à Vienne, en Belgique (tout de même), en Hollande, à Rome et à Naples. Puis encore à Londres, Berlin, Munich, Copenhague, Hambourg, Madrid, Stockholm et Lisbonne.

L’Amérique la presse de venir l’éblouir de son talent : Cléo de Mérode y est accueillie triomphalement et Hearst, le magnat de la presse, donne en son honneur un grand dîner à bord de son yacht ancré dans le port de New York. Une réception formidable a lieu au Waldorf-Astoria, déjà célèbre à cette époque. Les représentations de la jeune femme, accompagnée du corps de ballet et de l’orchestre de l’Empire de Londres remportent une victoire extraordinaire.

Néanmoins, en 1925, à cinquante ans, Cléo est contrainte d’abandonner la danse et se consacre dès lors au professorat. Cependant, elle prête plusieurs fois son concours à des galas philanthropiques auxquels elle fait participer ses élèves et c’est en 1934 que l’étoile de l’Opéra Garnier apparaît pour la dernière fois sur scène.

Lors de la Seconde Guerre mondiale, la désormais vieille dame se retire, comme beaucoup de personnalités de l’époque : sa célébrité retentit une ultime fois en 1950, lorsqu’elle gagne
un procès contre Simone de Beauvoir qui a fait l’erreur de l’assimiler à une cocotte dans le Deuxième sexe.

La danseuse étoile meurt à Paris le 17 octobre 1966, et est inhumée au cimetière du Père-Lachaise, où elle repose dorénavant près de sa mère, et loin de ses scandaleuses heures.