Mahaut d’Artois, sorcière et empoisonneuse

Mahaut d'Artois, sorcière et empoisonneuse

Mahaut d'Artois, sorcière et empoisonneuse

Rares sont les femmes qui ont joué, dans l’Histoire, un rôle à la fois aussi occulte et intrigant que la puissante Mahaut d’Artois.

Mahaut d’Artois nait en 1268, de l’union d’Amicie de Courtenay et du comte capétien Robert II d’Artois. Quand son père meurt lors de la bataille de Courtrai en juillet 1302, elle hérite de ses domaines et devient comtesse d’Artois et de Bourgogne, deux des plus importants fiefs du royaume de France. Restée veuve en 1303 du comte Othon IV de Bourgogne avec trois enfants, deux filles et un garçon, pair de France, elle siège en Haute Cour et rend justice sur ses terres.

Elle marie par la suite ses deux filles, Jeanne et Blanche, aux deux fils puîné et cadet du roi de France Philippe le Bel. Ainsi, en 1307, Jeanne, âgée de seize ans, épouse le futur roi Philippe V le Long alors âgé de quinze ans et en 1308, Blanche épouse à douze ans le futur roi Charles IV, alors âgé de quatorze ans. Mahaut d’Artois, femme de pouvoir, ne peut ambitionner davantage. Entre ses filles et le trône, il n’existe plus qu’un seul obstacle : Louis, fils aîné du roi. Il faut qu’il meure et que Philippe lui succède : Jeanne deviendrait ainsi reine de France. Mahaut convoite déjà la place de belle-mère du roi. En attendant de mener à bien ses projets, ses deux filles, vives et jolies, mènent une vie joyeuse au Louvre en compagnie de Marguerite, femme du prince héritier Louis.

Entre ces deux mariages, Robert III d’Artois, neveu de Mahaut, lui intente un procès pour essayer de récupérer son héritage : selon lui, le comté d’Artois, ce fief inestimable, lui revient de droit. Néanmoins, il perd devant la cour de pairs du roi de France car la Justice découvre qu’il a falsifié des preuves. Mais les événements qui se déroulent par la suite pourraient bien jouer en sa faveur… Le plus incroyable scandale de l’Histoire de France éclate donc en 1314. Les trois princesses, Marguerite, Jeanne et Blanche rallient autour d’elles la jeunesse de la cour. Les mauvaises langues, par jalousie ou par indiscrétion, chuchotent à propos du dévergondage des princesses …
on parle de certains rendez-vous galants.

Le charme des trois jeunes femmes fait naître cette rumeur destructrice : le roi ordonne une enquête. Il ne faut longtemps avant qu’on découvre l’adultère : les amants de cœur, les frères d’Aunay, Philippe et Gauthier, des chevaliers, sont arrêtés et résistent un temps, pour finalement avouer avoir bel et bien été les soupirants des princesses. Ainsi, trois années durant, Philippe fut l’amant de Marguerite et son frère Gauthier celui de Blanche. Jeanne, moins coupable, semblait couvrir les débordements de sa sœur et de sa belle-sœur. Les heures de débauche des pétillantes dames et de leurs amoureux se déroulaient à la Tour de Nesle, une des tours de l’ancienne enceinte de Paris.

Marguerite et Blanche, accusées d’adultère, sont tondues puis habillées de bure avant d’être conduites dans un chariot tendu de noir au Château-Gaillard, une forteresse médiévale située dans la commune des Andelys. On donne à Marguerite une cellule au ras du sol, tandis que Blanche est jetée dans un cachot enfoncé dans la terre. Jeanne, seulement coupable de connivence, est enfermée derrière les murs du château de Dourdan. À Pontoise, le 9 avril 1314, les frères d’Aunay sont, quant à eux, roués vifs, émasculés, couverts de plomb en ébullition et traînés par des chevaux. Malgré cette abominable torture, ils respirent encore. Ils sont finalement décapités puis pendus par les aisselles à des gibets.

Dame Mahaut décide alors de tout mettre en œuvre pour sauver Jeanne car la cause de Blanche est peine perdue : elle a déjà avoué son méfait. Le 29 novembre 1314, le roi Philippe le Bel meurt brusquement en revenant de la chasse. Mahaut est atterrée : elle ne pourra pas compter sur le successeur de Philippe le Bel, le roi Louis X, qu’elle pense totalement idiot, pour absoudre Jeanne, et, si c’est encore possible, Blanche. Lorsqu’elle apprend, quelques mois plus tard, la mort de Marguerite, probablement assassinée ou décédée suite à ce qu’on lui aurait fait subir en prison, la comtesse tremble de peur en pensant à l’avenir de ses filles.

En 1315, Jeanne comparait une nouvelle fois devant les juges. Elle est acquittée par arrêt du Parlement et retourne vers son mari, le futur Philippe le Long : il a de toute évidence pardonné son écart de conduite, sûrement grâce à l’influence de sa belle-mère. Mais aux yeux de la cour, les soupçons commencent à naître : Mahaut d’Artois est, pour la première fois, soupçonnée de sorcellerie et de maléfices. Elle aurait eu recours à un philtre confectionné avec du sang de Jeanne et de Blanche et des herbes, pour réconcilier Jeanne et son époux. Plus grave encore, lorsqu’en juin 1316, Louis X le Hutin est pris d’un malaise après une partie de jeu de paume à Vincennes, on l’accuse de l’avoir empoisonné afin de faciliter l’accession de son gendre au trône.

Louis X, en mourant, laisse son épouse, Clémence de Hongrie, enceinte de quatre mois. Mahaut attend patiemment. Entre le trône et sa fille Jeanne, il n’existe plus que cet enfant à naître. Si c’est un garçon, le plan de la comtesse s’écroule. Évidemment, c’est un fils qui vient au monde, Jean Ier. Jeanne, qui s’imaginait déjà reine de France, cache difficilement sa déception. Certains pensent que Mahaut, ulcérée, aurait décidé de faire disparaître l’enfant : il fallait l’occire d’une façon ou d’une autre. Lorsque Mahaut, en sa qualité de grande dame, présente le nouveau-né à la nation, selon les croyances de certains, elle lui aurait planté une aiguille en or dans la tête pour qu’on ne s’aperçoive pas de sa mort, maintenant le port de son crâne aux yeux de tous.

Dame Mahaut est suspectée du crime : elle serait devenue maléfique. Mais elle n’aurait pas assassiné le bon enfant : en réalité, la reine se méfiant de Mahaut et ne voulant pas lui confier ne fut-ce qu’un instant le petit roi, l’enfant a été remplacé par un autre. C’est donc celui-là qui est mort et qu’on enterre solennellement à la basilique Saint-Denis. Le véritable roi, sauvé des griffes de Mahaut, est emporté bien loin… en Italie. L’enfant fut soutenu par les autorités italiennes dont Nicolas Rienzo (dit Cola di Rienzo), tribun de Rome, et rebaptisé Giannino Baglioni. Quand, quelques années plus tard, Jean Ier tenta de faire valoir ses droits de roi légitime de France, il fut fait prisonnier et mourut en captivité en 1362. Cette théorie est en tout cas soutenue par les recherches de Maurice Druon, à l’occasion de l’écriture des Rois Maudits entre 1955 et 1977, et des recherches plus récentes tendraient plutôt à prouver qu’il s’agissait d’un imposteur et que l’enfant mort était bien Jean Ier.

Toujours est-il que, le 9 janvier 1317, Philippe et Jeanne montent enfin sur le trône lors d’une cérémonie grandiose dans la cathédrale de Reims. Au moment où l’on fait appel aux pairs pour soutenir la couronne sur la tête du nouveau roi, Mahaut d’Artois s’avance avec dignité. Elle a alors presque quarante ans, est grande et belle, suprêmement élégante dans son long manteau bleu doublée d’hermine et orné des écussons d’Artois. Dessous, on aperçoit sa robe de velours semée de lys d’or. Elle marche d’un pas royal, épanouie dans la réalisation de ses plus hautes ambitions. Son rêve de pouvoir devient réalité.

Mais une nouvelle imprévue vient briser ce rêve et la frappe en pleine gloire : Mahaut n’est plus soupçonnée, mais bel et bien accusée d’avoir empoisonné le roi Louis X pour que sa fille et son gendre puissent monter sur le trône. Dans le même temps, le fils de Mahaut meurt à l’âge de dix-huit ans : la mère éplorée est folle de douleur. L’accusation de sorcellerie pèse sur elle telle une épée de Damoclès et peut l’envoyer au bûcher sans aucun égard. Mahaut est accusée par une femme du peuple, Isabelle de Ferrière, qui a avoué avoir composé un philtre d’amour à sa demande. Cette conspiration lui aurait coûté soixante-dix livres parisis… une somme conséquente. Isabelle Ferrière accuse également la comtesse d’Artois de lui avoir commandé différents poisons, dont l’un était réservé au roi Louis. Mahaut est humiliée. On mène alors une enquête sur elle : mais à force d’invraisemblances et de contradictions, le parlement la déclare innocente.

Le 3 janvier 1322, lorsque le roi Philippe meurt de dysenterie et de fièvre, à 28 ans, Jeanne perd irrémédiablement le titre de reine de France. Mais Blanche ne lui succède au trône que brièvement. Ainsi, elle ne devient reine que quelques mois, alors qu’elle se trouve à l’abbaye cirstercienne de Maubuisson, où elle expie encore ses crimes. Son époux Charles ne lui a pas pardonné, et se méfie de sa belle-mère Mahaut d’Artois. Une fois couronné, il répudie Blanche sans ménagement et fait annuler leur mariage par le pape Jean XXII. De plus, la jeune fille, victime de la bestialité de ses gardiens de l’abbaye, est enceinte. Il est donc hors de question pour Charles de la faire monter sur le trône à ses côtés. Après un hiver rude à Maubuisson, Blanche y meurt le 29 avril 1326.

Le 25 octobre 1329, dans la nuit, Mahaut tombe subitement malade : son médecin accourt, mais les saignées et remèdes divers n’y peuvent rien. Elle résiste au mal durant un mois, accompagnée dans son agonie par Jeanne, sa fille, veuve de Philippe V, qui est auprès d’elle quand la comtesse meurt finalement le 27 octobre. Jeanne lui succède comme comtesse d’Artois mais suit sa mère dans la tombe seulement deux mois plus tard. Robert III d’Artois, le neveu de Mahaut, qui n’avait pas récupéré son fief, est soupçonné de l’avoir empoisonnée pour se faire justice là où, selon lui, le Conseil des pairs de France avait failli. Ce dernier s’enfuit à l’annonce de la mort de la Dame d’Artois et se réfugie en Angleterre, décuplant la suspicion à son égard.

Le corps de Mahaut d’Artois est inhumé à l’abbaye de Maubuisson, auprès de son père, et son cœur est déposé dans l’église du couvent des Cordeliers à Paris, à côté de son fils Robert. Pourtant, au couvent, on n’a jamais retrouvé le gisant de Mahaut l’empoisonneuse. Pourtant, il existe un tombeau appelé « la gisante noire » mais il s’agit d’une princesse inconnue : ce gisant non identifié se trouve actuellement dans la basilique Saint-Denis à Paris.