« Sein…te Agathe »

"Sein...te Agathe"

SAINTE AGATHE

Mais sous quel prétexte religieux un peu tordu les Siciliens en sont-ils venus à manger des gâteaux en forme de sein ? Ce serait leur manière, au goût peut-être discutable, de rendre hommage à sainte Agathe.

Agathe était la plus belle jeune fille de Catane. Quintien, consul de Sicile, tomba amoureux fou d’elle.

Mais malheureusement pour lui, cette beauté fatale, issue du meilleur monde, touchée par la grâce divine, décida de demeurer chaste et pure au service du Christ.

Après avoir vainement essayé de la séduire, Quintien fut pris d’une fureur à la mesure de sa passion. Il la kidnappa et la jeta entre les griffes d’Aphrosine, une tenancière de bordel. Pendant trente jours, les filles de la maison close tentèrent de la convaincre de céder au consul et de goûter aux plaisirs… Rien n’y fit. Quintien décida de venger cet affront en lui infligeant d’ignobles tortures. Jacques de Voragine, dans sa « Légende dorée », raconte le supplice de la jeune fille obstinée… « Le consul furieux lui fit tordre les seins et ordonna ensuite de les lui arracher. » Et Agathe : « Tyran cruel et impie, n’as-tu pas honte de couper chez une femme, ce que tu as toi-même sucé chez ta mère ? Mais sache que j’ai d’autres mamelles dans mon âme, dont le lait me nourrit. »

La nuit même, un vieillard vint visiter Agathe dans sa geôle et – après quelques tergiversations encore liées à sa pudeur extrême – la jeune martyre accepta qu’il lui frôle ce qui lui restait de seins. Bonne idée, car c’était saint Pierre en personne. L’apôtre les lui fit repousser.

« Et sainte Agathe se trouva entièrement guérie, avec ses deux seins restaurés par miracle. » Il va sans dire que cela ne suffit pas à calmer Quintien. Il la fait torturer à nouveau, elle est jetée dans les charbons ardents et les tessons brisés et meurt dans d’atroces souffrances, alors même que l’Etna entre en éruption, provoquant un terrible tremblement de terre…

Curieusement, les peintres choisirent de représenter le premier épisode de son supplice… Il faut dire que les occasions de peindre des femmes nues en invoquant des sujets religieux étaient les bienvenues. Au milieu du XVIe siècle, Jean Bellegambe présente la sainte topless, le front couvert d’une auréole de lumière. Sebastiano del Piombo, auteur d’une toile intitulée « Le Martyre de sainte Agathe », profite de ce magnifique prétexte pour donner à l’art érotique BDSM l’un de ses premiers chefs-d’œuvre : deux hommes de main, armés de longues pinces, triturent la poitrine menue de la sainte, tandis que la foule des voyeurs les entoure. Lanfranco Giovanni préfère figurer saint Pierre en train de soigner Agathe dans son cachot, lui caressant la poitrine du bout des doigts. C’est charmant. Le pudique Zurbaran, plus torturé lui-même que jamais, choisit de représenter les scènes postérieures au miracle de la repousse : Agathe porte ses anciens seins découpés sur un plateau, les Siciliens s’inspirant de la scène font même des gâteaux aux fruits rouges à l’image de ses nichons.

Mais le plus simple reste encore de représenter Agathe à demi nue, les seins intacts, superbes. Elle lève les yeux au ciel sans un regard pour la tenaille, instrument de son futur supplice. C’est la solution retenue par le peintre toscan Riposo Felice au XVIIe siècle, qui avait ce jour-là très envie de peindre une poitrine féminine dénudée… C’est d’ailleurs pour la même raison qu’il peignit la mort de Cléopâtre ou sainte Marie-Madeleine.

Sainte Agathe, fêtée le 5 février, est invoquée pour la prévention des tremblements de terre. Elle est naturellement par ailleurs la sainte patronne des nourrices. La sainte des seins.

Et donc pour honorer sa mémoire, les Siciliens dégustent des gâteaux en forme de seins. C’est d’ailleurs le sujet d’un roman de Giuseppina Torregrossa, « Les Tétins de Sainte-Agathe », qui présente une grand-mère parlant de tout et de rien à sa petite-fille tandis qu’elle pétrit la pâte destinée à produire les célèbres gâteaux en forme de nichons. L’histoire de la sainte, qu’elle lui raconte chaque année, lui permet de l’initier à mille et une petites choses de la vie d’une fille : « Tu dois savoir que, si tu ne ressens pas de plaisir quand ils te touchent, les hommes se sentent atteints dans leur virilité, mais gare à toi si tu y prends du plaisir, parce que là ils te prennent pour une putain

Sainte Agathe n’a jamais eu ce choix : elle est morte vierge et martyre.