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La supercherie du crâne de Piltdown, cet homme préhistorique qui n’a jamais existé

Près de la petite localité de Piltdown, à quelque 60 kilomètres de Londres, un très honorable citoyen britannique, Charles Dawson, avocat, archéologue amateur, fait des fouilles en février 1912 et il découvre des fragments d’un crâne humain. Il ne doute pas d’avoir trouvé les émouvants vestiges d’un homme préhistorique.

C’est que, en 1912, tout le monde, ou presque, en cherchait, des hommes préhistoriques !

Charles Darwin, en 1871, avait remporté un beau succès de librairie avec son livre The descent of man and selection in relation to sex, paru chez John Murray, à Londres. Il y expliquait, avec toutes les précisions dont est capable un grand naturaliste, que l’homme actuel est une espèce animale qui provient, par évolution biologique, d’un ancêtre appartenant au groupe des primates. Ce que l’on traduisait, un peu vite, par la formule provocante l’homme descend du singe.

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Du coup, les savants du monde entier, ceux du moins qui se ralliaient à la théorie de l’évolution des espèces vivantes, c’est-à-dire la grande majorité, cherchaient ce qu’ils appelaient le chaînon manquant, c’est-à-dire l’être intermédiaire entre le singe ancien et l’homme moderne.

Il s’agissait de découvrir des ossements fossilisés qui proviendraient d’une espèce ayant des caractères intermédiaires entre ceux du singe et ceux de l’homme. La chasse était ouverte. Des fouilleurs fouillaient.

D’ailleurs, l’idée de trouver des os provenant d’hommes préhistoriques était bien antérieure à la parution du livre de Darwin, car on avait trouvé des outils en pierre manifestement très anciens et on était curieux de trouver des ossements correspondants, en dehors même de toute idée d’évolution biologique. En 1836, déjà, le Danois Christian Thomsen avait, tenant compte des vestiges archéologiques connus à son époque, distingué les âges successifs de la pierre, du bronze et du fer. Dès le milieu du XIXe siècle, il y avait donc, dans les milieux scientifiques, un vif intérêt pour l’éventuelle trouvaille de restes d’hommes préhistoriques. Avec la théorie de l’évolution, l’intérêt était décuplé !

Et en 1856, on découvre en effet les restes d’un homme préhistorique, en Allemagne, dans une grotte de la vallée de Neandertal, près de Dusseldorf. On découvrira, en 1868, cinq squelettes humains à Cro-Magnon, près d’Eyzies, en France, manifestement préhistoriques. Et puis, à force de chercher, on trouvera encore d’autres hommes ayant vécu bien avant l’invention de l’écriture.

Portrait des protagonistes réalisé par John Cooke en 1915. À l’arrière, de gauche à droite : F.O. Barlow, G. Elliot Smith, Charles Dawson, Arthur Smith Woodward. À l’avant: A.S. Underwood, Arthur Keith, W.P. Pycraft et Sir Ray Lankester.

Mais en 1912, les restes maintenant nombreux qui s’accumulent dans les musées, ou bien sont peu différents de l’homme moderne, ou bien sont très proches des singes, comme par exemple les restes de pithécanthropes exhumés par Eugène Dubois à Trinil, dans l’île de Java, en 1891. Le chaînon manquant manque toujours.

Et nous arrivons en juin 1912. La découverte de Dawson a attiré des spécialistes, et l’Anglais Arthur Smith Woodward, conservateur des collections paléontologiques au British Museum, et le Français Pierre Teilhard de Chardin, jésuite et géologue, découvrent, à Piltdown, une mâchoire humaine préhistorique. Le 18 décembre 1912, la découverte de la mâchoire de Piltdown est officiellement annoncée à la Société de géologie de Londres.

Sensation ! Double sensation, même ! Le chaînon manquant est découvert. L’homme de Piltdown fait le lien entre le singe préhistorique et l’homme moderne, ce qui est sensationnel. En outre, ce lointain ancêtre a été découvert en Angleterre, ce qui est plus sensationnel encore. L’Angleterre, berceau de l’humanité…

Quand on cherche, on trouve, peut-être l’ai-je déjà fait remarquer.

Si Dawson est un obscur amateur, Woodward est un paléontologiste bien connu et Teilhard de Chardin est un géologue également déjà renommé. Voilà une belle page de l’histoire de la préhistoire qui est tournée.

Mais en 1915, un Français vient, assez impudemment, proposer au monde savant une proposition scandaleuse. Marcellin Boule, dans un article qu’il intitule La paléontologie humaine en Angleterre et qui paraît dans la revue L’Anthropologie, prétend que l’homme de Piltdown… n’existe pas ! C’est un excellent anatomiste, qui connaît bien les os de la tête des différentes espèces de singes et ceux de l’homme, et il est formel : la mâchoire de Piltdown est celle d’un singe. D’un vrai singe, pas d’un être intermédiaire, mi-singe, mi-homme.

Consternation ! Encore qu’en 1915 les Français et les Anglais avaient d’autres soucis.

En 1918, un paléontologiste américain, Gerrit S. Miller, étudie à son tour les restes de Piltdown et aboutit à la même conclusion que le Français Boule. La mâchoire est simienne, ce qui implique que le fragment de crâne et la mâchoire n’appartiennent pas au même être. Il fait paraître son analyse, sous le titre The Piltdown jaw, dans l’American Journal of Physical Anthropology.

Les préhistoriens et les paléontologistes vont se regrouper en deux camps, ceux qui admettent l’existence d’un  homme de Piltdown et ceux qui admettent la position de Boule et de Miller, c’est-à-dire que les deux échantillons résultent de la réunion fortuite des restes d’un homme et de ceux d’un singe.

Arthur Smith Woodward, qui fait partie avec détermination du premier groupe, baptise la nouvelle espèce Eoanthropus Dawsoni, en l’honneur du découvreur.

En 1920, le père Teilhard de Chardin fait le point de la question dans un article donné à la Revue des questions scientifiques : Le cas de l’Homme de Piltdown. Il est intéressant d’en lire quelques passages. Le jésuite-géologue commence ainsi.

La découverte de l’Homme de Piltdown est peut-être le fait le plus important qui se soit produit en Paléontologie humaine depuis dix ans (…). Mon seul titre à présenter les réflexions qui suivent est d’avoir été admis à fouiller personnellement à Piltdown. J’ai vu, encore dans le sol, une partie des restes qui ont fait la célébrité du gisement.

Ensuite, Teilhard de Chardin entreprend une description détaillée des vestiges et explique que le fragment de crâne est très proche de celui d’un homme moderne. Il poursuit : Si nous passons à l’étude de la mâchoire et de la dentition, changement complet ! L’une et l’autre sont simiennes, tellement simiennes que c’est maintenant pour arriver à les distinguer des parties correspondantes d’un chimpanzé qu’il faut déployer une véritable subtilité. La symphyse de la mandibule, au lieu de s’arrondir à son bord inférieur en un bourrelet régulier, comme chez l’Homme, se prolonge en dedans de la mâchoire sous forme d’une lame osseuse, exactement comme chez les Singes (…). Ainsi, crâne humain et mâchoire de singe. On comprend que M. Woodward ait cherché, pour une association aussi étonnante, un vocable nouveau (…).

Et plus loin, un passage décisif !

(…) à moins qu’il ne fût un animal composite, reconstitué par erreur avec des pièces appartenant à deux êtres différents.

Nous voici arrivés à ce qui constitue proprement le cas de l’Homme de Piltdown. Je ne pense pas qu’à l’esprit de ceux qui furent témoins de la découverte de Piltdown, l’idée se soit présentée un seul instant que le crâne et la mâchoire pussent ne pas appartenir à un même individu (…). À Paris, puis bientôt à New York, cette appréciation ne tarda pas à prévaloir. M. Boule et l’anthropologiste G.S. Miller déclarent ouvertement. En attendant que de nouveaux documents permettent de reprendre une discussion qui paraît en ce moment épuisée (…) nous devons raisonner jusqu’à nouvel ordre comme si le crâne de Piltdown et la mandibule appartenaient à deux sujets différents.

On le voit, avec une prudence que certains ne manqueraient pas de qualifier de jésuitique, le bon père Teilhard conclut dans le sens de Boule et de Miller, sans toutefois écarter tout à fait la position de Woodward. Et le fait est que, en 1920 et encore pendant de nombreuses années, on parlera, dans les milieux scientifiques, de l’homme de Piltdown comme d’un candidat sérieux au titre de chaînon manquant.

Je n’en ai pas fini avec l’article du père Teilhard. Il conclut que, même dans l’hypothèse minimaliste où les restes correspondent à deux êtres, la trouvaille est de grande importance car elle apporte deux connaissances nouvelles. Primo, qu’il y avait des chimpanzés en Europe occidentale au Pléistocène, ce qui était ignoré jusque-là. Et secundo qu’il existait, à cette époque préhistorique, des hommes très différents des hommes de Neandertal et de Cro-Magnon, ce qui confirme que le genre humain est formé, selon son expression, de faisceaux fortement différenciés. Ce que l’on appelle des races, dans un langage plus simple.

L’histoire de la mâchoire reprend en novembre 1953. Ce mois-là, c’est la sortie de presse d’un numéro du Bulletin of the British Museum. Les lecteurs de ce périodique, qui sont des géologues, des paléontologues et des paléoanthropologues, y lisent avec étonnement ou amusement, selon leur humeur, un article de Joseph S. Weiner, Kenneth Page Oakley et Wilfrid E. Le Gros Clark, intitulé The solution of the Piltdown problem.

Et la solution est… Non seulement que la mâchoire appartient à un être effectivement distinct de celui dont provient le crâne mais, en outre, qu’il s’agit de la mâchoire d’un orang-outan… contemporain ! Weiner et ses collaborateurs ont en effet disposé d’une méthode de datation au fluor, relativement nouvelle, pas encore connue en 1912 ni en 1920, quand Teilhard de Chardin rédige son article. Et le résultat est sans appel : les restes sont très récents.

L’affaire est définitivement jugée le mois suivant, c’est-à- dire en décembre 1953. K.P. Oakley et J.S. Weiner signent un article Chemical examination of the Piltdown implements paraissant dans la revue Nature. K.P. Oakley et J.S. Weiner ont démontré que la mâchoire de Piltdown a été vieillie par immersion dans une solution de bichromate de potassium.

Non seulement la mâchoire n’a rien de préhistorique, mais c’est même un faux ! Une authentique supercherie !

Pendant près de quarante ans, avec il est vrai de vives réserves manifestées par quelques spécialistes, l’homme de Piltdown fit partie des ancêtres de l’Homo sapiens. On l’enseignait dans les cours de paléo-anthropologie et la photographie de la célèbre mâchoire figurait en bonne place dans les manuels.

Le crâne de l’homme de Piltdown.
Les parties en blanc ont été reconstituées, les parties en gris foncé appartiennent à un humain moderne, celles en gris clair à un orang-outan.

Et c’était une supercherie ! Quelqu’un a placé, dans des graviers à Piltdown, près l’un de l’autre, un crâne humain et une mandibule d’orang-outan, celle-ci ayant été trempée dans du bichromate pour prendre l’aspect d’un os fossilisé.

Des datations au carbone-14 détermineront que le crâne est celui d’un homme du Moyen Âge.

Reste une question. Qui est l’auteur de la supercherie ? On ne le sait pas.

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