La 2 CV : 4 roues sous un parapluie

La 2 CV : 4 roues sous un parapluie

André Citroën rêvait d'être le Henry Ford européen. C'est lui qui, le premier, instaura dans son usine ultramoderne des méthodes de travail à l'américaine. Pour vendre ses voitures, il ne reculait devant aucune audace de marketing ou de lancement publicitaire (on se souvient notamment des fameuses Croisières Jaune et Noire qu’il organisa dans les années vingt et trente).

 

La Croisière noire

 

Mais cette politique commerciale ambitieuse, jointe au fait que l'homme était un joueur invétéré, fit qu'André Citroën se trouva, en 1934, confronté à de graves difficultés financières. Sans la reprise de son usine par la société Michelin, dont la gestion à l'auvergnate fera merveille, la firme aux deux chevrons aurait sûrement piqué du nez. Hélas pour lui, André Citroën mourra (1935) avant de voir naître les plus remarquables produits qui allaient porter son nom et marquer l’histoire de l’automobile. La société Citroën possédait heureusement un atout précieux : des ingénieurs de grand talent, très ouverts à la nouveauté, comme ils venaient encore de le démontrer en lançant (en 1934) les premiers exemplaires de la voiture la plus moderne d'Europe : la traction avant monocoque 11 CV.

 

Citroën Traction Avant

 

Pas plus vite qu’un cheval au galop

 

Quand le nouveau patron de Citroën, Pierre Boulanger, décide de prendre les choses en main, on comprend vite que l’homme a des idées plutôt bien arrêtées. Il convoque son staff pour lui faire part de ce qu’il considère comme une priorité absolue : le concept d'une « très petite voiture », accessible à une clientèle peu fortunée. En se promenant dans les campagnes, Boulanger a pu observer les paysans conduire leur attelage au rythme de leurs chevaux. Il en a déduit qu'il suffirait de remplacer ces chevaux par des chevaux-vapeur pour effectuer le même travail, et rien de plus. Le cahier des charges qu'il remet à ses ingénieurs est tout à fait inédit et insolite : « Je veux, leur explique-t-il, une simple plate-forme avec quatre roues, quatre portes, quatre places assises, le tout sous un parapluie. Ce véhicule doit pouvoir transporter quatre cultivateurs, cinquante kilos de pommes de terre et posséder une suspension permettant de traverser un champ labouré avec un panier d’œufs sans en casser un seul. Vous avez carte blanche. Mais surtout, ne me parlez pas de performances ! Cette voiture ne doit pas dépasser la vitesse d'un cheval au galop ». (60 km/h)

 

Pierre Boulanger

 

Impossible n’est pas français

 

On échange brièvement des regards. Non, le patron ne plaisante pas. De toute façon, l'originalité n'a jamais fait peur chez Citroën, où l'on aime relever les défis les plus fous. Et l'équipe, triée sur le volet, se met au travail. Pas besoin de lui rappeler qu'impossible n'est pas français. Chaque problème doit trouver sa solution. Toutes les possibilités sont explorées. Il faudra juste canaliser un peu les imaginations parfois délirantes de tous ces cerveaux en ébullition, dont certains, dit-on, sont capables d'inventer un nouveau moteur en trois jours. Toutes les hypothèses plausibles sont mises au banc d'essai et testées sur une cinquantaine de prototypes, habilement camouflés sous de fausses carrosseries lorsqu'ils empruntent la route, histoire de ne pas éveiller prématurément les curiosités.

 

1937. Les premières ébauches prennent corps. On ne peut imaginer véhicule plus fruste : un seul phare, un seul essuie-glace, démarrage à la manivelle, une capote en guise de toit, des portières sans poignée, des vitres en mica, et tout à l'avenant. Mais ça roule…La direction hésite toutefois à donner le feu vert à la construction en série de cet affreux petit canard. La décision n'est toujours pas prise quand éclate la Deuxième Guerre mondiale. Le projet est précipitamment remisé dans les cartons. Les quelques prototypes construits à cette date sont démontés ou détruits pour ne pas tomber entre les mains de l'occupant. Quelques-uns sont cachés dans des étables ou des hangars, où les essais se poursuivent clandestinement.

 

 

Un ovni sur roues

 

Il faudra attendre le salon de Paris de 1948 pour que soit enfin révélée au grand public la première 2 CV, dont les journalistes spécialisés annonçaient épisodiquement l'existence depuis deux ans, en dépit du secret absolu maintenu par la firme. Et c'est la stupeur, presque l'incompréhension. Près d'un million et demi de visiteurs se bousculent pour voir de près cet engin improbable, cet ovni sur roues. Renseignements pris, il n’en existe d’ailleurs que trois exemplaires en tout et pour tout. Le doute fait suite à l'étonnement devant cette curieuse « machine à rouler ». Jamais encore une voiture n'avait autant ressemblé à une plaisanterie. Dans ses premières réactions, la presse spécialisée souligne davantage les défauts que les qualités de ce véhicule minimaliste. Un journaliste américain le compare à une boîte à sardines et s'interroge : « L'ouvre-boîte est-il fourni avec ? ».

 

 

La « Deuche » cachait bien ses armes secrètes

 

Personne ne croit vraiment à son avenir. Le tableau de bord est réduit à sa plus simple expression. Le compteur, en forme d’oignon, est à peine plus gros que celui d’une bicyclette. Sa suspension a des balancements de rocking-chair qui pourraient donner le mal de mer. Et ce changement de vitesse en forme de manche de parapluie laisse perplexe. Les performances s’annoncent décevantes et son habitacle est le rendez-vous de tous les courants d'air. On critique la minceur de sa tôlerie en acier et ce bruit de roulement si caractéristique qui évoque les gémissements d’un petit animal à l’agonie. Enfin et surtout, beaucoup la trouvent laide, cette 2 CV, dans sa robe uniformément grise.

 

Mais, à son volant, les premiers essayeurs vont aller de surprise en surprise, et plutôt agréables. La « Deuche » va leur révéler ses armes secrètes. On lui trouve tout de suite un côté pratique, économique, et sa suspension fait merveille sur les routes cahoteuses de l'Hexagone d'après-guerre. C'est bien une traction avant comme sa grande sœur (la 11 légère) et sa tenue de route tient du prodige ; elle a même quelque chose d’effronté. Un slogan (peut-être apocryphe) ira jusqu'à prétendre : « Si vous parvenez à la retourner sur le toit, nous vous offrons une voiture neuve ». Et puis, il y a son prix qui défie toute concurrence.

 

 

Elle porte, elle emporte, elle transporte…

 

La fabrication en série commence à partir de 1949. Les ventes cependant démarrent très lentement. On reste sceptique devant ce « parapluie à quatre roues ». C'est alors que la publicité, chère à Citroën, va entrer en scène et faire de ce petit laideron le véritable phénomène automobile des quarante prochaines années. Un autre slogan, qui se veut plus réaliste, affirme : « Elle porte, elle emporte, elle transporte n'importe quoi ». Cette offensive de charme gagnera peu à peu les sympathies d’un public de plus en plus nombreux. Mais ce sont les années soixante, les glorieuses golden sixties, qui marqueront la soudaine envolée de la « Deuche ». Au point que les chaînes de montage ne peuvent plus suivre. La demande est soudain si pressante qu’il faut instaurer un ordre de priorité et s’inscrire sur une liste d’attente. Pour acheter une 2 CV, il ne faut pas être pressé. Le délai moyen est de dix-huit mois. Sur ordre du patron, certains candidats acheteurs seront toutefois privilégiés : les sages-femmes, les curés de campagne, les infirmières et, bien sûr, les fermiers (première clientèle visée). Le fait que les premières 2 CV sont livrées au compte-goutte va sans doute exacerber l’impatience et l’intérêt de la clientèle. D’autant que les premiers acheteurs servis ne tarissent pas d’éloges sur leur nouvelle acquisition.

 

 

L’auto des jours heureux

 

On touche au phénomène de société. La 2 CV s’inscrit dans l’air du temps de ces années joyeuses. Elle entre de plain-pied dans la civilisation des loisirs. Un « esprit 2 CV » est en train de naître avec un nouveau style de vie. Elle devient la fidèle partenaire et complice des vacances et des congés payés. Décapotable, elle laisse entrer le soleil ; ses banquettes démontables peuvent servir de sièges pour les pique-niques en forêt. Elle engendre la bonne humeur, une certaine joie de vivre. C’est la voiture des années d’insouciance, l’auto des jours heureux, l’auto du bonheur. L’évidence ne tarde pas à éclater : la 2 CV plaît. Et elle plaît de plus en plus. Dans une France encore pauvre, ruinée par une guerre dévastatrice, où l’automobile a toujours été le privilège de quelques riches, cette voiture prolétaire n’en finit pas de faire des clins d’œil à une clientèle de plus en plus diversifiée, les jeunes et les moins jeunes, les gens sérieux ou moins sérieux, les célibataires et les familles nombreuses. À l’aise à la ville comme à la campagne, elle rend une multitude de services à tous les petits commerçants de la France profonde. Elle a bon caractère et accepte en toute occasion de jouer les bonnes à tout faire, et même de se transformer en petit camion de déménagement quand il s’agit de transporter la pendule normande de grand-mère. Elle se sort de toutes les ornières et adore le sentier des écoliers. Reine incontestée des chemins creux, elle passe où des voitures de grosse cylindrée renoncent. Son petit moteur deux cylindres, refroidi par air, de 375 cm3, montre une vaillance étonnante.

 

 

Une voiture qui a le sens de l’humour

 

Bien sûr, elle est loin d’être parfaite, mais elle est si amusante. C’est même la première voiture vraiment ludique. On lui pardonne ses hoquets dans les virages (les joints homocinétiques viendront plus tard), ses reprises poussives, son chauffage symbolique. Les dessinateurs de bandes dessinées, séduits par sa bonne bouille et sa silhouette rondouillette, aiment la caricaturer. Sa façon de franchir les bosses ou de piquer du nez fait sourire. Elle participe de bonne grâce à quelques gags de cinéma. Unique peut-être dans l’histoire de l’automobile, c’est une voiture qui a le sens de l’humour. C’est aussi la voiture idéale pour débutants, grâce notamment à une ingénieuse innovation : l’embrayage centrifuge qui débraye de lui-même (sans toucher la pédale) en dessous de 1000 tours/minute. Parfait pour les démarrages en côte !

 

Elle monte les escaliers

 

Parallèlement, on commence à citer ses premiers exploits sportifs : elle peut escalader des escaliers, grimper le Mont Ventoux. Bientôt, de jeunes baroudeurs n’hésitent pas à l’emmener sur les routes du bout du monde, à travers le Sahara, sur les pistes du Moyen-Orient, dans les jungles d’Afrique ou de Malaisie. Ils lui font faire le tour de la terre. Ni les moussons, ni la forêt vierge, ni les fleuves de boue ne l’arrêtent. Au passage, elle battra même le record du monde d’altitude pour une automobile : 5420 mètres, en Amérique du Sud. La 2 CV est devenue un passeport pour la liberté, la fidèle équipière toujours prête pour l’aventure. Mais toujours modeste dans l’exploit. Elle est aussi incroyablement conciliante. Quand, dans l’impitoyable désert d’Atacama, au Chili, une fuite d’huile l’immobilise, une bouillie de bananes introduite dans le carter troué la fait repartir ! Et partout, en cours de route, elle rencontre la même sympathie, les mêmes sourires amusés. Certaines « Deuche » termineront leur carrière avec 300 000 km au compteur !

 

 

À son volant, on a toujours vingt ans

 

En s’affichant comme une voiture sans prétention, elle n’est pas sans susciter les convoitises d’une clientèle plus huppée, à qui elle n’était pas destinée. Un certain snobisme pousse les propriétaires de voitures classiques à en faire leur deuxième véhicule, plus marrant que le premier. Monsieur l’emprunte souvent à Madame. Sans doute leur donne-t-elle l’impression d’avoir toujours vingt ans (un argument sensible chez les quadragénaires). Bref, un bilan très positif. La « 2 CV » répond parfaitement à ce que ses créateurs attendaient d’elle : un outil de travail polyvalent, une petite « machine à rouler » sans problème, spacieuse, robuste, économique (5,5 litres), facile à réparer et qui ne pèse jamais trop lourd sur le portefeuille de son propriétaire. Et, finalement, séduisante de surcroît ! Le plus beau compliment d’un conducteur anonyme de « Deuche » n’est-il pas celui-ci : « C’est une voiture qui rend heureux » ? Bref, c’est une auto dont on peut tomber amoureux. Au fil des années, la « Deuche » prendra non seulement quelques couleurs (sa carrosserie cessera d’être grise), mais verra son moteur légèrement vitaminé : de 375 cm3, il passera successivement à 425 pour culminer à 600 cm3. Sa vitesse de pointe passera de 65 à 110 km/h. Son habitacle et son tableau de bord subiront, par petites touches successives, quelques modifications, sans jamais renier toutefois sa rusticité originelle, sa philosophie de base.

 

Un jouet sur mesure

 

À partir de 1956, on parlera - toutes proportions gardées - d’une version « de luxe » : un tableau de bord un peu moins spartiate, un compteur intégré, un volant en bakélite, une lunette arrière, de nouveaux clignoteurs, un deuxième pare-soleil, des garnitures de portières… et quelques joints supplémentaires, par-ci par-là, pour colmater les courants d’air. On pourrait dire qu’elle change un peu chaque année, tout en restant la même. Sa version la plus édulcorée sera le modèle Charleston, à l’harmonieuse carrosserie bicolore. Certains propriétaires sont devenus des inconditionnels, des aficionados. Beaucoup d’entre eux ont poussé leur passion jusqu’à donner à leur véhicule une touche très personnelle, au gré de leur fantaisie. Leur voiture est devenue un jouet qu’ils transforment ou décorent à leur guise. Nombre de carrossiers et de bricoleurs amateurs se sont spécialisés dans l’équipement des « Deuche » en accessoires les plus divers, certains très ingénieux, d’autres plus farfelus.

 

Perdre sa jeunesse une deuxième fois

 

À partir de 1980, les ventes diminuent et Citröen se voit dans l’obligation de réduire sa production en raison des réglementations internationales de plus en plus contraignantes. La 2 CV, dont la conception est évidemment dépassée, a bien du mal à s’adapter aux nouvelles normes de sécurité. La toute dernière 2 CV sera construite au Portugal le 27 juillet 1990. Plus de cinq millions d’exemplaires auront été vendus dans le monde en quarante ans. Deux générations accueillaient cette fin de règne avec une bouffée de nostalgie. Car comment oublier le souvenir de tant de petits bonheurs partagés ? Avec la disparition de la 2 CV, on avait un peu l’impression de perdre sa jeunesse une deuxième fois.

 

Le mythe semble pourtant avoir la vie dure. Symbole suranné d’un style de vie décontracté, la « 2 CV » reste pour certains irréductibles un véritable objet de culte. De nombreux fans, hippies à la retraite, babas cool retirés à la campagne ou collectionneurs idolâtres, s’accrocheront encore longtemps à leur « deuche » vieillissante. Ils forment à travers le monde une confrérie qui regroupe quelques dizaines de milliers de membres, répartis entre 250 clubs, qui se retrouvent à l’occasion de rallyes ou de concentrations. On s’y échange autant de souvenirs que de pièces de rechange.

 

Et l’on n’en finit pas d’évoquer ces années heureuses où l’on avait toute la vie devant soi… Quand le bonheur se vivait sur quatre roues…

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