moeurs

Alcools, ivresses et légendes

Frelatage Quelle que soit la qualité du vin, sa conservation posait problème au point qu’il était préférable de le boire dans l’année, frappé. C’était bien sûr un pis-aller. Selon l’Italien Crescenzi, qui distinguait parfaitement au XIIIe siècle le vin jeune de l’ancien, le meilleur était celui qui avait trois ou quatre ans d’âge. Aussi, pour tromper le client, des taverniers injectaient du vin odoriférant dans les fûts neufs avant de les remplir de vin nouveau, qu’ils faisaient passer pour du plus ancien. Vengeance par l’excommunication Lorsque Philippe-Auguste voulait acquérir les meilleurs vins, il les goûtait lui-même avec le concours d’un spécialiste, un prêtre anglais. Lorsque ce dernier estimait des vins trop acides, il n’hésitait pas à les excommunier, tels ceux de l’Ouest qui lui causèrent des coliques et lui enflèrent le ventre… Bande d’ivrognes On ingurgitait des quantités effarantes de vin, cause d’états d’ivresse fréquents, même si le breuvage ne dépassait généralement pas 2 ou 3 degrés et était généralement coupé d’eau. Dans les monastères, des châtiments corporels étaient prévus en cas d’abus, mais ce n’était qu’un principe. Le 17 septembre 837, les clercs du Mans burent chacun près de quatre litres durant la fête clôturant les vendanges. Comme on s’y débarrassait du vin de l’année précédente, c’était un bon prétexte de beuverie. Vers 1400, la consommation quotidienne moyenne des moniales du prieuré de Toul dans le Cantal était de trois quarts de litre et, dans les cours du comte d’Auvergne et du seigneur de Murol, de deux litres, avec des variations sensibles selon la condition sociale. Généralement, il s’agissait de crûs régionaux, sans qu’il faille pour autant mésestimer leur qualité. Le Saint-Pourçain d’Auvergne, par exemple, avait la cote. À défaut d’eau potable, les humbles ne se privaient pas non plus, mais ils consommaient une piquette peu alcoolisée. Au XIVe siècle, les nantis accordaient leur préférence aux crus de Bourgogne et du Bordelais légers, par goût et par nécessité, puisqu’ils se conservaient mieux. Alcooliques nus En principe, dans les villes, il était interdit de s’enivrer dans les tavernes et de se livrer à des jeux après le couvre-feu. Mais les ordonnances étaient mal respectées: les sources mentionnent très souvent des beuveries et jeux nocturnes, interrompus par les responsables du guet. Parfois, des ivrognes repartaient nus, parce qu’ils avaient dû laisser leurs vêtements en gage. Ce procédé a perduré. Ainsi François Villon légua-t-il son caleçon dans les mêmes circonstances à Robert Vallée ! Légende du Bâtard Montrachet Vers l’an mil, en Bourgogne, un seigneur de Montrachet vit avec nostalgie son fils partir pour la croisade. Comme il s’ennuyait sans lui, il s’éprit d’une pucelle et lui fit un enfant. Il y avait donc «Montrachet l’aîné», le père, «Montrachet chevalier», le fils et «Montrachet le bâtard», le fruit du plaisir interdit. Le père décéda, le chevalier ne revint jamais, et le bâtard hérita donc du vignoble de son père, d’où le nom du Bourgogne« Bâtard Montrachet ». Légende du Vouvray Saint-Martin Vers la moitié du IVe siècle, à Vouvray, saint Martin rapporta un pied de vigne de ses longues pérégrinations. Il grandit à vive allure au point que le saint, qui l’avait enfoui dans un os d’oiseau, dut le transférer dans un os de lion, puis dans celui d’un âne. Après qu’on eut planté les pieds de vignes, la première récolte donna des résultats spectaculaires : au premier verre, les buveurs chantaient, au deuxième ils rugissaient et au troisième, ils buvaient comme des ânes !105 Perception de la dîme du vin La dîme était un impôt en nature dû à l’Église équivalant en théorie à un dixième des récoltes, en fait souvent environ le septième. La convention conclue en 1252 entre le chapitre de Saint-Jean de Lyon et les «décimables» de la paroisse d’Anse précise les devoirs dévolus à chacun en cas de perception de la dîme du vin : «Quand le vigneron ou son domestique vendange sa vigne, il doit appeler à haute voix, par deux ou trois fois, le décimateur, pour que celui-ci vienne recevoir la dîme. Si le décimateur, après deux ou trois appels, n’est pas venu, le vigneron doit laisser en la vigne la dîme déposée dans les paniers, mais seulement jusqu’au soir, si toutefois la vendange dure jusque là. Et si une vigne a été terminée à une heure quelconque de la journée avant le soir, le vigneron, une fois le décimateur appelé deux et trois fois, laissera la vigne sur place, aux risques et périls des décimateurs ; si la dîme et les paniers qui la contiennent sont dérobés après leur départ, les décimateurs devront rembourser la valeur des paniers. Et à ce sujet, […] on devra croire le vigneron ou son domestique sur la foi de leur serment et sans exiger d’autre preuve. »

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Le clergé : une histoire de curés

Morts vivants Parmi les nombreux cas de morts-vivants, le plus célèbre fut celui de l’abbé Prévost. L’auteur de Manon Lescaut fut retrouvé inanimé, à 66 ans, en forêt de Chantilly. Le temps d’alerter la justice, il était déjà déposé dans l’église voisine quand arrivèrent les chirurgiens chargés de l’autopsie. Au premier coup de scalpel, l’assistance horrifiée entendit le rugissement de douleur du mort… qui mourut pour de bon à la stupeur générale. C’est pour éviter ce genre de méprise qu’en 1788 le trésorier des décimes du clergé de Toulouse prit ses précautions testamentaires: après les obsèques, son cercueil demeurera ouvert au cimetière 72 heures après sa mort. Passé ce délai, un chirurgien lui tranchera la tête. Ses souhaits furent respectés quand il s’éteignit, en 1790. L’événement attira de nombreux curieux au cimetière. À la même époque, le curé Botel fut envoyé par son évêque, après 23 ans de sacerdoce à Boives, dans une autre paroisse, dont le curé venait de mourir. Mais arrivé dans sa nouvelle cure, il trouva attablé son confrère encore vivant, mais à l’aspect cadavérique. En fait, il n’avait eu que le temps de se réveiller et de hurler alors qu’on le portait en terre dans son cercueil. Après la joie des retrouvailles, le nouveau curé rejoignit son ancienne paroisse et décida d’y devenir le vicaire de son remplaçant, lui- même son ex-vicaire. Mais le mort-vivant proposa plutôt de se retirer. Emu par ces attitudes chrétiennes, l’évêque confirma les deux curés dans leur paroisse respective et accorda une promotion au vicaire du curé Botel. Curé coquin Dans son église de Wimille (diocèse de Boulogne), le curé Cossart organisait chaque dimanche des débats sur des thèmes moraux. À l’une des soirées se posa la question cruciale de savoir lequel des deux époux devait entrer le premier au lit. L’abbé Bocquillon, qui affectionnait ce genre de situation scabreuse, frétillait déjà. Le curé Cossart répondit que c’était «celui qui couche dans le coin». «Certes!», renchérit Bocquillon, «car il n’est pas décent d’enjamber l’un sur l’autre». L’assistance s’esclaffa. Ces indécences récurrentes amenèrent l’autorité diocésaine à interdire l’initiative. Curés fumeurs Le pape Innocent X n’avait pas interdit l’usage du tabac aux ecclésiastiques, sauf dans la basilique du Vatican. On rappelait toutefois aux séminaristes français que saint Vincent de Paul faillit rater la béatification lorsqu’on découvrit qu’il prisait. Au chœur, un chanoine faisait montre de courtoisie fraternelle quand il offrait une prise à l’un de ses confrères. Cependant, on déplorait que les prêtres utilisent les corporaux comme mouchoirs ou laissent échapper de leur nez deux ruisseaux noirs, coulant sur l’autel ou sur les évangiles ! Curés paillards Au temps de Louis XV, surtout dans les campagnes, des curés rustres ou noceurs tenaient encore en chaire de vérité des propos grossiers et cocasses, s’enivraient, blasphémaient. Les registres des visites pastorales révèlent que certains passaient des nuits à boire et à chanter avec les garçons du village ; d’autres invitaient des jeunes filles à la cure ou s’encanaillaient avec leur servante ou d’autres femmes. Le chanoine Meusnier, de la cathédrale du Mans, avait débauché Françoise Bar, surnommée Satin. Il avoua n’en avoir toutefois profité qu’une seule et unique fois, en raison de son manque d’expérience en matière de dépucelage, et pour cause puisque cette vigoureuse femme l’avait pour ainsi dire épuisé, au point qu’il dut garder le lit trois semaines. L’abbé Mougin, chanoine de Bazas (Gironde), entretenait à Paris Françoise Daniel, aussi plantureuse que sa prébende canoniale de dix mille livres, qui lui permettait de mener avec elle grand train de vie. À Vézelay, on ne voyait pas plus souvent l’abbé Bertier, bien que doyen du chapitre de la cathédrale. Il préférait résider à Paris, chez son oncle, car ses exigences sexuelles ne pouvaient être satisfaites que par la Lorel, maquerelle réputée du faubourg Saint-Honoré. Pendant qu’une fille « manualisait » le révérend, une autre le fouettait avec une verge. Mademoiselle Lorel déclara «que monsieur l’abbé commençait toujours comme cela pour avoir après communication charnelle avec ladite demoiselle ». Parmi les nombreux griefs que formulèrent les jansénistes à l’encontre de l’abbé Bossu, curé de la paroisse Saint-Paul à Paris et docteur en Sorbonne, les plus graves, outre celui de non-résidence étaient ses extravagances. Ses accusateurs lui reprochaient de vivre trop souvent dans sa propriété rurale d’Athis (Orne), achetée en 1779 au nom d’une amie princesse, de se promener habillé en prélat avec des confrères et des laïcs dans les bosquets garnis de statues érotiques. Le soir, prétendaient- ils, ces gens se travestissaient, poussaient les meubles du grand salon pour chanter et danser. Soulignons toutefois que de tels comportements scandaleux s’étaient raréfiés, car les efforts déployés par la Contre-Réforme aboutirent, au XVIIIe siècle, à former un clergé dans l’ensemble plus digne de son sacerdoce. « Les abbés perruquets » L’expression fut imaginée par l’abbé Thiers, janséniste, pour fustiger le port de la perruque dans le clergé. C’est l’abbé de La Rivière qui, vers 1660, y lança la mode, qui fit fureur au XVIIIesiècle. Les opposants, dans le milieu même, crièrent au sacrilège en invoquant saint Paul qui recommande de prier «tête nue». À l’Oratoire, un père préféra quitter sa congrégation que de renoncer à sa perruque. Finalement, elle fut tolérée pour les calvities sévères, à condition de la déposer à la sacristie. Certains en profitèrent pour en avoir deux: une modeste pour l’église, dite « perruque d’abbé », l’autre longue et bouclée pour la ville. Des abbés mondains, à l’image des élégantes, allèrent jusqu’à se plier à la mode des perruques à six étages, avec leur attirail d’épingles. Comportements scandaleux du haut clergé En 1722, le roi Philippe IV d’Espagne confia à Saint-Simon cette confidence à propos du cardinal de Rohan : «Le roi me fit donc l’honneur de me conter que le cardinal de Borgia lui avait dit que le cardinal de Rohan, avec toute sa magnificence et les agréments de ses manières flatteuses, remportait peu de crédit et de réputation à Rome, où ses fatuités et le soin de sa beauté, quoique à

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Que mangeait-on et buvait-on au XIXe siècle ?

Poison à bon marché Durant la Révolution et l’Empire, il n’était pas si rare que le pain contienne de la sciure, de la fécule ou des sels toxiques. Le sel de cuisine était mêlé de plâtre, de terre, de salpêtre, voire d’oxyde d’arsenic. «L’absinthe était colorée à l’oxyde de cuivre, on ajoutait du vitriol au vinaigre de vin et des sels arsenicaux à la bière.» Tout au long du XIXe siècle, les miséreux étaient les premières victimes de la falsification des aliments. «Le bon marché fait accepter le poison», regrette Elisée Reclus en 1885. Un fameux bijou ! À Paris, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, on appelait le bijou les restes de nourriture vendus sur les marchés par des res- taurateurs dans des échoppes spécialisées. En principe, les prix étaient fixés, après vérification officielle par des inspecteurs, en fonction de la qualité: restes des restes, leurs restes encore, les résidus de ceux-ci, etc. En fait, ces échoppes des Halles étaient le plus souvent abandonnées à un trafic sordide. Pour appâter le client, on mêlait des têtes de poissons, des côtelettes mal rongées, des os, des résidus de gigots, des morceaux de viande déjà mâchés, des croûtes de pâtisserie, «le tout pêle-mêle, imprégnés de vingt sauces différentes, rejetons du bijou, vieux de cinq jours, pas encore complètement corrompu. On appelait cet amalgame l’Arlequin ou Arlos, sans doute à raison de sa bigarrure.» Les affamés, pour qui ces restes constituaient un festin, fouillaient les poubelles, quêtaient les détritus, suivaient dans la rue ceux qui mangeaient, volaient les bijoutiers, nettoyaient leurs plats. Dans les restaurants, ils guettaient les assiettes où quelque dîneur aurait laissé des bribes de viande, se disputant à cinq ou six un os abandonné. La viande à Paris Le Dr J. Bertillon a établi des statistiques sur les séquestres opé- rées à Paris à la fin du XIXe siècle par les services d’inspection des boucheries et des abattoirs. Les viandes les moins contaminées étaient le veau et le mouton, qui venaient principalement dans les assiettes de gens aisés. Les pièces de porc, de bœuf, de cheval, d’âne et de mulet, qui constituaient l’essentiel de la viande consommée par la classe ouvrière, étaient fréquemment saisis. Du pain camarade ! À la fin du siècle, on mangeait du pain à chaque repas et sous toutes ses formes. Mais au petit déjeuner, on le consommait seul, uniquement accompagné d’un verre d’alcool ou de vin. « Les travailleurs le frottaient d’ail ou le parsemaient de sel. Les femmes le coupaient en lèches fines dans toutes les soupes. Les marmots en mal de dents s’exerçaient sur ses croûtes baveuses. Les vieillards édentés s’en nourrissaient en panades, souvent épaissies de pommes de terre. Au retour de l’école les enfants l’associaient au fromage blanc, puis plus tard, mouillé au sucre en poudre. C’était scandale que de manger des légumes ou du lard sans manger de pain ! Le jeter était un crime. » Cochon de Bismarck À la même époque, en appelant un cochon «mon mignon», «mon camarade», «le citoyen» ou «Monsieur», les fermiers montraient que l’animal était aussi respecté qu’il était nécessaire à la vie. Après 1870, les moins respectueux l’appelèrent Bismarck ! Chaque village avait son tueur de porc. « Le jour de l’abattage, il arrivait de grand matin, ses outils à la main. Il buvait la goutte, préparait ses instruments et revêtait son grand tablier. Le sacrifice pouvait commencer. Pendant que les aides, voisins ou amis, maintenaient le porc qui hurlait dans le matin frisquet de décembre, le tueur essayait le fil du couteau sur son pouce dur et l’enfonçait dans la gorge de l’animal dont la panse large et flasque grelottait d’horreur et de froid. L’acier de la lame avait brillé comme un éclair devant ses petits yeux noyés de graisse. » Vocabulaire d’ivrogne L’ouvrier ne boit pas et déguste encore moins une boisson alcoolisée: il «avale une mitrailleuse, étouffe un perroquet ou un douanier», «souffle une chandelle» ou «siffle une blèche». Ce vocabulaire se veut provocant pour la bourgeoisie. Boire devint ainsi un signe d’appartenance au prolétariat. Encouragement à la boisson En Normandie, les exploitants payaient souvent une partie du salaire de l’ouvrier agricole en alcool, distillé dans la ferme même. Il n’était pas rare que le personnel fût ivre… Parfois même, dans les usines métallurgiques, où les ouvriers souffraient de la chaleur des fours, les patrons leur donnaient du sirop de Calabre, très alcoolisé, ou du rhum, pour décongestionner les poumons. Les alcooliques du Nord Dans le Nord, tout au long du siècle, le nombre de cabarets s’accrut: à Lille, 1600 en 1859, 3900 un demi-siècle plus tard. Et comme le vin de qualité était un luxe, la bière devint progressivement une boisson courante. À Roubaix, en 1894, on consomma 20 000 hectolitres de vin pour 300 000 de bière. En 1909, le département du Nord comptait près de la moitié des 3000 brasseries de la France. Le Parisien en buvait en moyenne 12 litres de bière par an, le Lillois 350…

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Sexe, prostitution et séduction

Attention, fragile ! Pour accomplir l’acte charnel avec succès, l’époux devait se concentrer totalement sur sa tâche et l’épouse toujours être à la fois consentante, passive, immobile et silencieuse. «…la femme – écrit C. Gleyes – doit s’efforcer, surtout quand elle est froide, de se montrer accueillante, chaleureuse, se gardant de toute action, de toute parole qui viendrait troubler son mari: elle doit surtout subir l’opération sans se laisser aller à des mouvements brusques qui pourraient rompre les relations ou blesser gravement l’organe viril en le tordant ou en le contusionnant. » Position idéale pour fécondité assurée Vers 1850, l’idée même du coït incomplet devint une véritable obsession. Pour l’éviter, les médecins estimaient que la position idéale était celle de la femme sur le dos, en dessous de l’homme, plus propice au plaisir car les points de contact étaient ainsi multipliés. Il ne fallait adopter la posture inverse qu’en cas d’embonpoint de l’homme, mais le pénis risquait alors de préjudiciables torsions. Certains d’entre eux n’hésitaient pas à expérimenter leurs nouvelles théories d’ordre sexuel sur des prostituées, à l’image du Docteur Félix Roubaud, vers 1860. Serait-ce aussi le cas du docteur Thomas Caramon, qui, en 1906, conseillait cette méthode insolite pour une grossesse assurée ? : «On procèdera à la dilatation du canal cervico-urtérin deux jours avant les règles, on assurera la fécondation de la femme en recommandant le coït more canino. La femme devra rester dans cette position vingt minutes au moins après la fin de l’acte, puis se coucher lentement en serrant les fesses de façon à conserver la liqueur spermatique. » En cas de frigidité ou d’ardeur excessive Lorsque les romanciers évoquaient l’impuissance, ils se contentaient de suggérer l’échec et usaient de périphrases, telle que «le malade fréquente sainte Véronique». L’euphémisme, emprunté au théâtre de Brieux, autorisa enfin les conversations de salon d’aborder timidement le sujet. À partir de 1902, l’impuissant devint un « avarié » ! Mais sa cause ne fut pas toujours désespérée, car les recettes imaginées par les scientifiques de la première moitié du XIXe siècle pour pallier cette faiblesse n’avaient pas manqué. Par exemple celle-ci : «Flagellation sur les lombes, sur les fesses et les cuisses avec un balai de bouleau. La flagellation doit commencer légère d’abord, puis aller progressivement en augmentant de force jusqu’à ce que les parties soient vivement excitées et devenues très rouges. Ce traitement doit être continué pendant un certain temps. Enfin, si la flagellation n’obtenait pas le succès désiré, il faudrait essayer l’urtication (réaction inflammatoire de la peau et sensation de brûlure) sur le membre viril même : la violente excitation qu’elle provoque amène ordinairement l’érection, à moins que la partie ne soit tout à fait dans l’atonie. » Pour les femmes souffrant d’anaphrodisie (frigidité), il était recommandé: également la friction des lombes et des cuisses, la flagellation, outre le recours aux toniques, aux injections vaginales aromatisées, aux fumigations à l’entrée de la vulve, aux « exécutants moraux », c’est-à-dire fréquenter des hommes, se délecter de leur nudité dans des œuvres d’art, de toutes lectures et spectacles érotiques. Au contraire, si les désirs étaient trop ardents, il valait mieux qu’elles prennent des bains froids, apposent des sangsues sur la vulve, acceptent une saignée prudente, se réfugient à la campagne, se livrent à des travaux manuels, évitent tout ce qui est sexuellement émoustillant. Prévention contre les sales manières Des médecins prétendaient reconnaître les «malheureux manusexuels» par la forte odeur de sperme qu’ils dégageaient. Pour décourager cette pratique jugée néfaste et honteuse, il est conseillé de leur entraver les mains et de leur faire porter des pyjamas bien fermés par des cordons. Des «appareils de contention », versions de la ceinture de chasteté au XIXe siècle, sont inventés à l’intention des filles. Dans les cas rebelles, on recourra à la clitoridectomie: cautérisation au fer rouge pour supprimer la sensibilité du clitoris, ou cautérisation au nitrate d’argent de la surface vulvaire pour rendre tout frottement douloureux. Pureté contrôlée Les parents cherchaient scrupuleusement à préserver la chasteté de leurs enfants. Ils surveillaient jusqu’aux nourrices, chargées de les initier, mais qui, au pire, n’hésitaient pas à en faire des instruments de plaisir. Pour parer aux dangers de l’excitation masculine, les filles devaient porter une culotte et un pantalon sous leur jupe. Les garçons portaient des pantalons «pour les protéger des curiosités malsaines de leurs camarades de jeu du sexe opposé et du même sexe». La surveillance, qui devenait encore plus étroite lors de l’adolescence, visait à contrôler le maintien du corps de la jeune fille et les feux de la sexualité printanière du jeune homme. Continence fortifiante Lorsqu’un garçon avait trouvé un beau parti, c’est-à-dire une dot appréciable, il ne lui restait plus qu’à démontrer sa virilité par l’exercice de la continence, que recommandaient les milieux scientifiques. Sous la plume de médecins réputés, on peut lire : «Ne méprisez pas vos organes d’amour, mais réglez-les»; «le sperme peut, s’il n’est pas projeté au dehors, se résorber d’où il est venu et, par un autre jeu de ses accumulateurs, rentrer dans la circulation générale du sang qu’il fortifie d’autant»; «la chasteté favorise la longévité et augmente les forces intellectuelles» (docteur Feré); «faire l’amour trop tôt nuit à la force de la fécondation» (docteur Fournier); ou encore, en 1902, «l’absence de virginité avant le mariage rend dépressif» (docteur Dubois). Découverte du clitoris Le clitoris fut découvert en 1882, étape marquante en matière de plaisir féminin. P. Servais révèle que, jusqu’en 1848, 1% seulement des femmes éprouvaient du plaisir durant l’acte sexuel. Voilà ce que c’est de se regarder dans la glace ! À Paris, les maisons closes de luxe, ou «maisons de grande tolérance », étaient situées au cœur du centre commercial, dans les quartiers de la Madeleine, de l’Opéra et de la Bourse. Les filles, vêtues comme des princesses, attendaient le client dans les chambres tendues de velours. Le décor était quelquefois si baroque qu’il en devenait dangereux. Ainsi, en 1876, dans un de ces bordels proche de l’Opéra comique, une fille et son

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Sexe et adultère au Moyen Age

Règles strictes des rapports sexuels Dans le monde chrétien, la sexualité était mal perçue par le clergé. Les théologiens condamnèrent la chair et le plaisir, exal- tèrent la pureté. Dans les pénitentiels du haut Moyen Âge re- vient souvent la formule : « L’homme ne doit pas voir son épouse nue», même pendant l’acte d’amour ! Selon les théologiens du XIIe siècle, si un confesseur estimait un homme coupable d’un amour trop ardent à l’égard de son épouse, il devait l’accuser de péché mortel, car il était soupçonné automatiquement de rechercher un plaisir excessif en recourant à des pratiques d’ac- couplement non conformes au modèle «naturel». Et puisque la luxure était rangée dans les péchés capitaux, l’Église limitait «le temps d’embrasser» à certaines périodes de l’année litur- gique, en dehors de la période des règles de la femme, prohibait la masturbation et certaines positions, telle «à la manière des chiens ». Seule la position de l’homme sur la femme pendant le coït était autorisée par les théologiens. Mignon tout plein Quand un jeune aristocrate avait réussi à conquérir le cœur d’une domina, épouse d’un seigneur, celle-ci devenait sa mie, lui accordait un baiser, voire la contemplation de son corps nu ou une nuit d’essai où il devait se maîtriser. La poésie des troubadours au XIIe siècle fut à la source de cette nouvelle conception de l’amour, sublimée dans la joy du désir et par les vertus de la fidélité. Plaisir féminin La recherche du plaisir féminin était condamnée par la plupart des théologiens. Mais dès le XIIe siècle, en Occident, la pensée médicale osa exprimer des idées lucides qui déculpabilisaient le couple, la femme en particulier. Ainsi, prétendit le vulgarisateur scientifique Guillaume de Conches, il existait bien un sperme féminin lié au plaisir, indispensable à la conception : « Pour quelle raison les prostituées qui se livrent très fréquemment à l’acte sexuel ne conçoivent-elles que rarement ? La raison est que la conception ne peut intervenir à partir d’une seule semence: ce n’est que grâce à l’union des spermes masculin et féminin que la femme conçoit. Les prostituées qui n’accomplissent le coït que pour l’argent et qui, de ce fait, n’éprouvent aucun plaisir, n’émettent rien et n’engendrent rien. » Le lien entre fécondité et jouissance finit par être largement accepté, même si les opinions divergeaient sur la nature de la semence féminine. C’est essentiellement l’ouverture d’esprit des Arabes qui a profondément influencé le discours scientifique sur la sexualité, malgré des réticences tout au long du Moyen Âge. Déjà vers l’an mil, le médecin arabe Avicenne écrivait : « Il n’est pas honteux pour le médecin de parler de l’augmentation du pénis ou du resserrement de la partie réceptrice, ainsi que du plaisir féminin, car ce sont des causes qui participent à la génération. En effet, la petitesse du pénis est souvent la cause d’une absence de jouissance et d’émission féminines. Or, quand la femme n’émet pas de sperme, il n’y a pas d’engendrement. » Pour éveiller son désir et pallier les diverses incompatibilités entre partenaires, il va jusqu’à suggérer la masturbation et des rapports lesbiens préalables, fort timidement repris par les traités scientifiques occidentaux de la fin du Moyen Âge. En outre, au XIIIe siècle, les écrits du théologien allemand Albert le Grand déculpabilisèrent les adolescents de la pratique de la masturbation, qu’il estimait utile à certains égards. L’adultère Un des dix commandements donnés par Dieu à Moïse est: «Tu ne commettras pas d’adultère». Il constitue une rupture du pacte de fidélité du couple, donc un sacrilège. Ce qu’il y a de judéo-chrétien dans la fidélité – terme dérivé de fides(confiance) –, c’est l’alliance entre un homme et une femme, reflet de l’alliance entre Dieu et l’humanité. Il y a donc une sacralisation de la fidélité et du mariage. Le message chrétien impose une vision du mariage monogame, indissoluble, et condamne les amours parjures. Lourde fut la tâche de l’Église d’inculquer ces grands principes aux populations de mœurs frustres des premiers siècles du Moyen Âge. Ils ne collaient toujours guère mieux à la réalité à l’époque féodale à en juger par les statistiques : un testament de noble sur sept dans le Lyonnais en faveur d’enfants adultérins. Ces naissances résultaient de rapports les plus divers, entre la paroissienne et le curé ou le maître et la servante, de viols collectifs, de la prostitution en ville, etc. Au XIIe siècle, sur le tympan de Moissac, la luxure était représentée par une femme nue dont les serpents mordent les seins et le sexe. Cette image allait hanter pour des siècles le mental sexuel de l’Occident, entré dans une ère de refoulement. Aussi l’infidélité du mari n’a pas pesé bien lourd par rapport à celle de l’épouse. Officiellement, elle seule brouillait la filiation par l’«adultère», terme qui dérive du latin adulterium, c’est-à- dire «altération», au sens où le sang est souillé. Aux yeux des hommes, la femme était un être lascif, dangereux et criminel. Elle était aussi sa propriété. La loi discriminait l’épouse, coupable si elle avait des relations sexuelles avec un autre homme, tandis que le mari l’était seulement si la femme qu’il avait débauchée était mariée. La femme infidèle risquait la peine de mort, mais les tribunaux la faisaient généralement fouetter ou, tout au moins aux Temps Modernes, l’internaient dans un couvent durant deux ans. Si le mari ne souhaitait pas reprendre son épouse, ou s’il était décédé, elle restait cloîtrée à vie. Quant aux hommes, ils encouraient au pire la castration, à en croire le cas célèbre et vraisemblablement exceptionnel du théologien et philosophe Abélard, qui aima et enleva Héloïse au début du XIIe siècle (personnages qui ont effectivement existé). Mais cette mutilation fut une vengeance privée, à laquelle Abélard survécut. Dans les régions du Sud, les deux amants étaient généralement condamnés à courir nus dans les rues, fustigés par les passants. Mais les épouses trompées n’avaient pratiquement aucun moyen d’agir contre les maris volages quand ils n’étaient pas surpris en flagrant délit. S’ils l’étaient, l’alternative suivante se présentait

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Pratiques sexuelles, tabous et condamnations au Moyen Age

Magie amoureuse Angoissées à l’idée de se voir abandonnées par leur mari, les femmes leur faisaient boire des philtres magiques ou recouraient à des pratiques sexuelles prohibées par l’Église. Il est attesté vers l’an mil que certaines avalaient le sperme de leur conjoint, leur servaient à manger des poissons qu’elles avaient introduits encore vivants dans leur propre intimité, jusqu’à leurs derniers frétillements, ou leur donnaient à manger du pain pétri sur leur derrière. D’autres préféraient rendre leur mari impuissant en leur faisant consommer du pain résultant du processus suivant : une fois entièrement nues, elles s’enduisaient le corps de miel, se roulaient dans un drap couvert de grains de blé, recueillaient les grains restés collés sur elles puis les écrasaient en faisant tourner la meule dans le sens contraire du soleil. D’autres encore mêlaient aux aliments le sang de leurs règles. Vers 1300, la châtelaine de Montaillou, Béatrice de Planissolles, interrogée par les inquisiteurs à propos du linge souillé de sang menstruel retrouvé chez elle, répondit qu’il s’agissait de celui des premières règles de sa fille Philippa. Sur les conseils d’une juive, elle l’avait conservé pour ensorceler son gendre en lui faisant ingurgiter, avec succès, une partie de ce philtre magique; elle conservait aussi les cordons ombilicaux de ses petits-fils en guise de talisman pour gagner ses procès contre l’Inquisition. À la fin du XIVe siècle, à l’occasion d’un procès au Châtelet, Marion la Droiturière apprit d’une prostituée que, pour provoquer le mal d’amour chez l’être aimé, il convenait de mélanger à son vin un peu de «ses fleurs rouges»… Les matières organiques de ce genre étaient, croyait-on, capables de susciter la fécondité, donc l’amour et la continuité du lignage, ou perpétuer la chance. Ainsi était-il coutumier de conserver aussi les poils et les ongles d’un mort pour fixer la fortune dans la maison familiale. Il n’y a pas si longtemps que les jeunes Languedociennes mélangeaient encore une goutte de leur sang menstruel à une boisson ou introduisaient une raclure de leur ongle dans un gâteau pour se faire aimer d’un garçon. Et lorsqu’une femme voyait son amant la quitter pour rejoindre son épouse, elle tâchait de le rendre impuissant par toutes sortes de procédés. Quant aux nobles, ils comptaient sur des amulettes pour, disait- on, «faire leur volonté de toutes femmes». Elles consistaient généralement en un petit sachet de poudre à base d’ossements de pendu porté autour du cou, ou encore en une bague enfilée à la main gauche, après être restée quelques heures dans la bouche d’un cadavre de supplicié. Tarif de pénitences pour tabous violés L’Église condamnait à des pénitences «tarifées» ce genre de pratiques magiques ou autres péchés sexuels dans des pénitentiels, manuels destinés aux confesseurs, tel celui de Burchard, de Worms (début XIe siècle). Pour avoir avalé du sperme, la pécheresse était condamnée à sept ans de régime au pain et à l’eau. Si elle avait mêlé à la nourriture ou à la boisson de son mari ou de son amant ne fût-ce qu’un peu de sang menstruel, cinq ans de jeûne. Si un célibataire avait forniqué avec l’épouse d’autrui, il méritait quatre jours au pain et à l’eau et sept ans de pénitence. La même peine était réservée à celui qui avait commis le même péché avec une moniale, «c’est-à- dire avec l’épouse du Christ », plus condamné au pain et à l’eau chaque vendredi de sa vie. Un prêtre qui donnait un baiser à une femme par désir charnel devait faire pénitence durant vingt jours au pain et à l’eau, quarante s’il en découlait de la semence… La peine fut plus sévère pour Benoît de Sceppere, qui, en 1474, fut condamné par l’officialité de Tournai à jeûner toute sa vie. Il faut dire qu’il avait « connu charnellement » deux sœurs à la suite, puis la fille de l’une d’entre elles… Homosexualité assimilée à la bestialité L’étude de l’homosexualité au Moyen Âge est difficile: les documents sont lacunaires et aucun mot précis ne la désigne. On parlait d’homme délicat, efféminé; le terme mollesse (mollities) indiquait le penchant d’un individu pour les hommes. Le substantif sodomie recouvrait alors toutes sortes de pratiques qui n’étaient pas exclusivement homosexuelles et n’avaient pas pour finalité la procréation. Depuis le début du christianisme, l’Église les condamna catégoriquement, y compris celles entre femmes, mais ces dernières firent l’objet d’une moindre attention. On trouve dans le pénitentiel de Burchard de Worms : « 120. As-tu forniqué comme le font les sodomites en mettant ta verge dans le postérieur d’un homme? Si tu es marié et si tu l’as fait une ou deux fois: 10 ans de pénitence aux jours officiels, dont l’un au pain et à l’eau. Si c’est une habitude : 12 ans. Si c’est avec ton frère de chair : 15 ans. » L’échec des croisés en Orient fut attribué aux mœurs débauchées d’un certain nombre d’entre eux, en particulier la sodomie, favorisée paraît-il par le climat chaud. À partir de la fin du XIIe siècle, les musulmans furent perçus en Occident comme des «sodomistes» faisant indistinctement l’amour aux femmes et aux hommes, allant jusqu’à sodomiser des évêques et à contaminer les chrétiens par leurs pratiques infâmes. Entre 1150 et 1250, la pensée et la morale se firent plus intolérantes envers tout ce que l’on considérait « contre nature ». Ainsi, de péché abominable, l’homosexualité devint un crime, assimilé à l’hérésie, donc punissable par le feu. Thomas d’Aquin, dans son exposé sur les plaisirs non naturels, la considérait tout au moins comme une dégradation de l’âme, au même titre que la bestialité et l’anthropophagie, contraires à la nature humaine. À la fin du XIIe siècle, les autorités civiles légiférèrent, prévoyant des peines qui allaient de l’amende au bûcher, en passant par la confiscation des biens, la flagellation ou la mutilation, selon la gravité des circonstances. Les peines les plus cruelles étaient réservées aux cas d’homosexualité accompagnés de viol sur enfant. Mais il semble que les condamnations furent peu nombreuses avant le XIVe siècle. La répression devint ensuite

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Jeux, fêtes et sports : au Moyen Age aussi « on s’amusait »

Saturnales Les réjouissances rimaient avec libations, chansons, jeux et histoires, mais s’achevaient souvent en bagarres, voire morts d’hommes. Les fêtes religieuses étaient innombrables. D’autres revêtaient un caractère païen, telles le carnaval et la fête des fous, ou fête des Saints Innocents, qui se célébrait le 28 décembre, dans une liesse débridée. Masques, chansons et ridicule étaient de rigueur. Les diacres revêtaient les habits liturgiques de leurs supérieurs et parodiaient les cérémonies religieuses. Les gens éméchés élisaient un pape, un évêque ou un roi des fous, jouaient des pièces de théâtre sur des chariots déambulant en ville… En mémoire de l’âne qui avait porté la Vierge et Jésus selon la tradition, on amenait dans une église un âne couvert d’habits sacerdotaux, on lui lisait un discours grotesque, puis tout le monde se mettait à braire dans un vacarme épouvantable. Condamnée au concile de Bâle en 1431, la fête des fous ne disparut progressivement qu’à partir XVIe siècle. Au cours du carnaval, des fous étaient aussi intégrés dans les cortèges et on se livrait en outre à des agapes peu recommandables. À Nantes, à la fin du XVe siècle, le prédicateur franciscain Olivier Maillard laissa éclater sa colère : «Ces misérables chrétiens hébétés d’esprit et de corps qui pendant trois jours se gorgent de nourriture, se vautrent dans la débauche, l’ivresse et autres bestialités, ne croiraient pas faire régulièrement le jeûne du carême s’ils ne s’étaient pas empiffrés jusqu’à la minuit du mardi gras. » Bien des fêtes religieuses dérapaient aussi en beuveries et excès en tout genre. Au XVe siècle, un prêtre fut poursuivi pour avoir, à la fête de la Saint-Martin (11 novembre), dansé au milieu de la foule coiffé d’un chapeau de fleurs et chaussé de souliers rouges. Épinglons encore la procession du hareng, à Reims, à l’occasion de laquelle tous les chanoines traînaient derrière eux un hareng attaché à une ficelle. Le jeu consistait à marcher sur le hareng de son prédécesseur, tout en évitant que le suivant ne marche sur le sien ! Divertissement douteux Parmi les nombreux spectacles qui attiraient du monde, il en est un particulièrement choquant à nos yeux, celui des trois aveugles et du cochon, attesté à Paris. Ils déambulaient préalablement dans les rues, précédés d’une bannière à l’effigie d’un porc, puis d’un joueur de bedon. Le lendemain, on les enfermait avec l’animal dans un parc monté dans la cour de l’hôtel des Armagnacs, rue Saint-Honoré. Le but du jeu consistait pour ces non-voyants à tuer la bête avec un bâton en essayant d’échapper eux-mêmes aux coups des autres et à l’agressivité de l’animal… Inutile de préciser que s’ils avaient été véritablement armés, ils se seraient entretués. Sport équestre et tournois Durant le haut Moyen Âge, parfois plus tôt, nager, courir, marcher et monter à cheval étaient pour les jeunes hommes, dès l’âge de 14 ans, des activités sportives privées courantes. À défaut d’étrier, jusqu’au IXe siècle, on sautait à proprement parler à cheval, en prenant son élan, puis en bondissant jambes écartées et mains jointes sur la croupe de la bête, comme actuellement au cheval d’arçons. Le tournoi était un jeu d’équipe festif et brutal fréquent où s’affrontaient, au XIIe siècle, en présence d’une foule compacte, hommes armés à cheval d’une part et à pied d’autre part. L’organisateur devait faire annoncer chaque épreuve suffisamment tôt à l’avance dans toute la région, prévoir l’hébergement et les distractions diverses pour une durée de trois jours. La natation Nager dans les rivières était pratique courante. Les gens nageaient en tenue d’Adam, même les ecclésiastiques, car la pudibonderie n’était pas encore entrée dans les moeurs. Sur les rives de la Seine, en plein Paris, qu’ils fussent gros ou maigrichons, les nageurs se déshabillaient sans vergogne. Certes, on en voyait parfois s’avancer timidement, les mains, un vêtement ou un chapeau devant leurs parties intimes avant de plonger, mais les mieux membrés n’hésitaient pas à se pavaner d’abord… Patinage La période de Noël était propice à des distractions de toutes sortes. Parmi elles, le patinage sur les rivières ou étangs gelés, à l’aide de tibias de bœufs fixés aux pieds par des lanières. Jeux de boules Le jeu de boules ou billes (qui n’avaient pas nécessairement une différence de taille) était varié et largement pratiqué, surtout à la campagne. Le plus souvent, ils sont désignés par des appellations régionales, ce qui rend leur identification peu aisée. Ceux où on utilisait des boules de bois furent à l’origine du croquet, de la pétanque ou du golf. Ceux qui consistaient à lancer une balle avaient mauvaise réputation parce qu’ils étaient violents et qu’ils se pratiquaient généralement dans les environs des tavernes, lieux de débauche et de délinquance. Ainsi, en 1266, l’archevêque de Rouen sanctionna-t-il un prêtre qui s’amusait, entre autres vices, au jeu de boules. On en jouait généralement le dimanche, sur n’importe quel terrain. À la fin du Moyen Âge, il fut pratiqué sur des bouloires, spécialement aménagés aux confins des agglomérations pour éviter, par exemple – comme attesté en 1398 –, que des joueurs ne s’exercent sur un tas de fumier ! À partir du XIe siècle, la soule ou chole connut une grande popularité. À l’origine, la soule était un ballon en bois ou en cuir, bourré de foin, parfois gonflé d’air. On s’en emparait à grands coups de poing ou de pied, parfois à coups de bâtons recourbés, comme au rugby ou au hockey actuels. La soule au pied est à l’origine du football. Les rencontres étaient violentes. En témoignent des lettres de rémission du XIVe siècle accordant le pardon à des brutes maladroites qui avaient fendu la tête d’un adversaire, la confondant avec la balle ! Aussi Philippe V le Long, en 1319, puis Charles V le Sage, en 1369, interdirent le jeu de soule. Ce dernier monarque prohiba en fait tous les jeux d’exercice et de hasard, recommandant plutôt le tir à l’arc ou à l’arbalète, également répandu. Mais rien n’y fit: tout le monde se mettait au jeu de soule, nobles, clercs,

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Les métiers du Moyen Age

Gagne pain cochon Un espace déterminé des foires et des marchés de Bourgogne était réservé aux porcs et porcelets, allant et venant d’une cage à l’autre, agrippés par la queue et la patte. C’est là que le chatrouou hongreur châtrait ces animaux avec dextérité, d’un coup de lame, vous assurant que votre porc ne donnerait pas au saloir du « cochon vert », autrement dit de la viande avariée. Pâtissiers Les pâtissiers étaient une sorte de compromis entre les boulangers et les oyers-rotisseurs: ils faisaient une croûte et y enfermaient les viandes les plus extraordinaires. À l’origine, ils vendaient leurs produits chez les cabaretiers. Louis XIV les autorisera à travailler le dimanche. Tricheries Diverses et fréquentes étaient les tricheries des marchands pour duper le client. Ainsi, les poissonniers achetaient du sang de porc aux bouchers pour teinter les ouïes des poissons, de manière à les faire paraître plus frais. Comme le lin était vendu au poids, on le laissait dans l’herbe humide toute la nuit pour qu’il pesât plus lourd. Exploitation des enfants apprentis La minorité d’apprentis placés chez des maîtres avant 12 ou 13 ans étaient des orphelins ou des enfants abandonnés. Par exemple, pendant la guerre de Cent Ans, une petite fille fut placée chez une fripière à l’âge de 5 ans. La mise au travail des enfants était sans doute progressive. Les maîtres (les maîtresses pour les filles, environ 10 % des apprentis) devaient en principe leur assurer le vivre, l’habillement et le logement, les laissaient généralement aller une heure ou deux par jour à l’école pour une instruction élémentaire, mais les contrats de travail – variables – leur imposaient des horaires d’ouvriers, soit des journées de huit à douze heures, ou tout au moins un réveil aux aurores. Certains disposaient de quinze jours par an pour aller aider leurs parents à la moisson. Des interdictions sont inquiétantes. Ainsi, les patrons devront traiter les enfants «doucement» et ne pas les frapper à la tête, ce qui peut laisser sous-entendre qu’ils pouvaient les frapper partout ailleurs. Ils s’engageaient à ne pas les exploiter en leur réservant des travaux au-dessus de leurs forces, mais des excès existaient. Les «menus travaux» leur étaient dévolus, c’est-à-dire les tâches ingrates: balayer et nettoyer l’atelier, porter le combustible, entretenir le feu… Les conditions de contrats de l’organisation corporative des Temps Modernes, qui perpétue celle du Moyen Âge, montrent qu’ils devaient être à l’atelier tous les jours, fêtes, samedi et dimanche compris. Des bambins de 4 ans étaient employés dans des fabriques de boutons. Un contrat de 1674 atteste le cas d’un gosse de 9 ans engagé dans la mine de la région liégeoise. Métier à risque Le métier de messager était bien rémunéré, tout au moins pour les chevaucheurs des grands de ce monde, mais dangereux, non seulement à cause de l’insécurité des chemins, mais surtout en raison des punitions prévues en cas d’alléchantes tentations de corruption. Celui qui simulait le vol du message et le détruisait risquait le percement de la langue et le marquage de la lèvre au fer rouge. « Rotulus » géant Dès le IXe siècle, l’expansion du monachisme obligea les abbayes à recourir à leur propre service de messagerie. Un moine était chargé de porter les messages du général de son ordre, consignés sur un rouleau de parchemin appelé rotulus. Pour ce faire, le coursier le présentait dans les différents monastères visités afin qu’y fussent consignés les accusés de réception ou les réponses plus substantielles de chaque supérieur. À mesure qu’il progressait, le rouleau s’allongeait, jusqu’à atteindre parfois des longueurs impressionnantes. Tel le rotulus colporté par un certain Roger, chargé d’annoncer le décès de l’abbé de Meaux : après 216 visites en 116 jours, il atteindra 11 mètres !

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